Armée de l’Air et de l’Espace : le défi de la stratégie des moyens

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Source : https://www.areion24.news/2021/08/31/armee-de-lair-et-de-lespace-le-defi-de-la-strategie-des-moyens/2/

Armée de l’Air et de l’Espace : le défi de la stratégie des moyens - 31 août 2021

GAA Fréderic Parisot

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Les mois de février et mars ont été marqués par des débats à propos de la viabilité de la collaboration franco-allemande sur le SCAF. Êtes-vous inquiet pour sa concrétisation ?
Frédéric Parisot 
L’armée de l’Air et de l’Espace (AAE) doit constamment se moderniser pour conserver sa supériorité opérationnelle. La LPM 2019-2025 a permis la livraison d’avions de combat Rafale au standard F3R, le renouvellement d’avions de transport (A400M, C‑130J, MRTT) et le renforcement de la composante hélicoptère (H225). L’AAE a également reçu de nouveaux drones Reaper MQ‑9, des avions légers de surveillance et de reconnaissance (ALSR) et des systèmes spatiaux. La modernisation de nos systèmes de commandement et de contrôle des opérations aériennes a également été lancée et de nouvelles capacités sont en cours de développement comme ARCHANGE (avions de renseignement à charge utile de nouvelle génération), système aéroporté de recueil de renseignement.
L’AAE est ainsi en mesure de réaliser de façon autonome un très large spectre de missions. Afin de pouvoir tenir des engagements de haute intensité dans la durée, il nous faut désormais disposer de plus de « masse » pour combattre. Cela concerne les appareils, mais également les équipages, les munitions et les équipements majeurs (radars, pods) si nous voulons pouvoir nous protéger suffisamment, encaisser les coups et riposter à un engagement de haute intensité. Alors que la notion d’attrition réapparaît, la quantité est une qualité en soi. Parallèlement, nous renforçons notre capacité à être interopérables avec nos partenaires des autres forces aériennes, car il est très peu probable que la France reste seule dans un conflit armé. À ce titre, il était fondamental pour nous de continuer à nous entraîner avec nos alliés ces derniers mois malgré les difficultés liées à la crise sanitaire.
Pour conserver notre supériorité opérationnelle dans les prochaines décennies, il faut dès aujourd’hui démultiplier les capacités de nos outils. Ce constat est partagé par nos partenaires européens. Nos équipements sont déjà en mesure d’échanger un certain nombre d’informations tactiques. Il faut qu’ils soient demain plus interconnectés, interopérables afin que nos actions puissent être davantage coordonnées. Ce « combat collaboratif connecté » doit permettre à terme une parfaite intégration des différentes plates-­formes et de leurs capteurs afin d’augmenter leur efficacité et de renforcer leur survivabilité. C’est ainsi que l’AAE s’est engagée dans le développement du Système de combat aérien du futur (SCAF), centré autour du projet en coopération NGWS (Next generation weapon system). Ce programme est ambitieux pour deux raisons. D’abord, nos équipements devront s’appuyer sur les dernières technologies dans de très nombreux domaines tels que la propulsion, la détection, la connectivité, l’intelligence artificielle, la furtivité ou les interfaces homme/machine. Ensuite, le choix de développer ce système avec nos partenaires allemands et espagnols nous permet notamment d’avoir la certitude d’être complètement interopérables. Beaucoup de projets structurants pour l’AAE, comme l’A400M, le MRTT et prochainement l’EuroMALE, s’appuient déjà sur des moyens capacitaires européens.
En tant que MGAA, il est de ma responsabilité de bien exprimer le « juste besoin » de l’AAE à l’état-­major des armées et à la DGA. Notamment, le NGWS au cœur du SCAF devra mettre en œuvre la composante aéroportée de la dissuasion. Les modalités contractuelles et le montage industriel ne sont, en revanche, pas de la responsabilité de l’AAE. J’insiste néanmoins sur un point. Le monde se réarme très rapidement. Nos concurrents et nos partenaires l’ont compris et se lancent dans le développement d’avions et de systèmes de sixième génération. Il est indispensable que le NGWS arrive à l’heure et qu’une première capacité opérationnelle soit disponible en 2040.
Si elles ne l’avaient pas totalement délaissée, nombre d’armées reprennent en compte la question de l’engagement de haute intensité, à laquelle le SCAF constitue l’une des réponses. L’AAE a‑t‑elle déjà arrêté son choix en matière de capacités des effecteurs déportés ?
Un programme d’armement comme le SCAF suit différentes phases. Les travaux de développement et de production ne commencent que lorsque les caractéristiques du système d’armes ont été bien identifiées au regard du contexte opérationnel prévisible.
L’Allemagne, l’Espagne et la France partagent la même vision du SCAF, exprimée autour du projet NGWS, dans un document de haut niveau signé par les trois nations en mars 2019. Propres à chaque pays, mais tous interopérables, les SCAF nationaux devront connecter les capacités nationales actuelles (Rafale pour la France, Eurofighter pour l’Allemagne et l’Espagne pour ce qui concerne les avions de combat) et les capacités futures : ce seront des systèmes à l’architecture ouverte, combinant différents moyens travaillant en collaboration. Dans le cadre de l’élaboration de leurs futurs SCAF, les trois pays ont fait le choix de coopérer sur ce qui sera au cœur même de chacun des SCAF nationaux : le développement d’un avion de combat de nouvelle génération (New generation fighter – NGF), accompagné de drones (Remote carriers – RC) qui produiront des effets complémentaires. L’ensemble sera interconnecté au sein d’un cloud de combat.
Les enjeux sont majeurs. Le NGWS devra être polyvalent et flexible pour répondre aux missions de supériorité aérienne, dans des engagements potentiellement de haute intensité, et plus globalement être en mesure d’agir depuis la 3e dimension sur l’ensemble du spectre des menaces, dans le cadre d’opérations menées avec des alliés. Le NGWS devra exploiter le potentiel de la connectivité et de la fusion de données en temps réel. L’intelligence artificielle devra également être exploitée pour aider les pilotes dans leurs missions, dans le plein respect de notre cadre éthique et juridique. Les premiers travaux industriels sur les concepts et la Recherche et technologie (R&T) ont débuté. Ils concernent l’évaluation de différentes architectures possibles de NGF et de RC au sein d’un cloud de combat. En parallèle, les travaux sur les technologies liées à l’avion de combat futur, à sa furtivité, au moteur, aux drones accompagnateurs, au combat collaboratif connecté et aux capteurs permettent d’évaluer la faisabilité de chacune d’entre elles et de préparer leur maturité à l’horizon 2040.
N’oublions pas que nous aurons des Rafale dans l’AAE jusque vers 2065/2070 et qu’il faudra leur conserver un bon niveau opérationnel. En parallèle, sur le NGWS, les choix qui seront faits engageront l’AAE pour les prochaines décennies, voire jusqu’au début du XXIIe siècle. Toutefois, il s’agit de rester suffisamment agile pour prendre en compte les dernières technologies innovantes et en tester un très grand nombre durant cette phase préparatoire, quitte à faire quelques erreurs, pour être certains de nos choix. À ce titre, les prochaines évolutions du Rafale au standard F5 doivent nous permettre de tester des capacités en vue du NGWS. Les décisions qui seront prises dans les prochains mois, voire dans les prochaines années, seront décisives, compte tenu de l’évolution permanente du contexte opérationnel.
Au-delà du SCAF, il y a la question du renouvellement des capacités ISR et singulièrement des drones MALE. Au regard de scénarios de haute intensité, ces derniers apparaissent cependant vulnérables. Faut-il reconsidérer ce type de formule ou ne l’affecter qu’aux opérations offrant un confort opératif ?
Les Reaper MQ‑9 en action en BSS (Bande sahélo-saharienne) ont été achetés aux États-Unis. Nous avons fait ce choix il y a dix ans pour disposer au plus vite de cette capacité. Nous avons bien fait. Aujourd’hui, c’est un véritable atout en opérations et personne ne conçoit de réaliser les missions en BSS sans utiliser ces vecteurs. Drones et chasseurs y sont complémentaires : la chasse a une réactivité globale sur un théâtre aussi grand que l’Europe, tandis que le drone a une réactivité locale sur une zone beaucoup plus restreinte où il maximise l’intérêt de la permanence, qui est sa caractéristique principale.
La France soutient le projet d’une souveraineté industrielle européenne dans le domaine de la défense. Nous devons être en mesure de fabriquer nos propres équipements européens, notamment dans le domaine des drones MALE. C’est l’enjeu de l’EuroMALE. La supériorité aérienne pourrait nous être contestée dans les prochaines années par des puissances régionales ou mondiales. Nous avons tendance à oublier que cette supériorité aérienne, qui reste un prérequis à toute opération interarmées, ne va pas de soi. C’est pour pouvoir la garantir encore demain que nous développons le SCAF avec nos partenaires allemands et espagnols.
Je remarque néanmoins aujourd’hui que nous sommes en mesure de mettre en œuvre des capacités ISR sans avoir la supériorité aérienne, notamment grâce à nos capacités spatiales. S’ils sont essentiels à nos opérations, les satellites n’offrent pour autant pas les mêmes capacités que les drones. La constellation CSO que nous sommes en train de lancer (CSO‑1 en décembre 2018, CSO‑2 en décembre 2020, CSO‑3 en 2022) nous permet de disposer d’une composante spatiale optique à haute, très haute et « extra-haute » résolution afin d’être en mesure de réaliser des missions de reconnaissance et d’identification. Le taux de revisite sera largement amélioré avec le troisième satellite, mais aussi par le biais d’achats de services (c’est-à‑dire d’images), auprès d’opérateurs de confiance. L’accord que nous avons signé avec l’Italie en 2019 nous permettra d’accéder à la composante spatiale radar de seconde génération (CGS) dès 2022. Et la mise en service imminente du système CERES (Capacité d’écoute et de renseignement électromagnétique spatiale) renforcera largement nos capacités ISR dans le domaine électromagnétique.
Finalement, le drone dont nous disposons dans notre inventaire a des qualités indéniables, dont celle d’être moins onéreux qu’une plate-­forme habitée. Ses capacités ne cesseront de croître dans les prochaines années avec, en parallèle, des coûts qui se rapprocheront de ceux d’un avion. S’il faut de nouveau s’intéresser aux conflits de haute intensité, ceux dits de basse intensité resteront assurément dans notre quotidien, laissant aux drones MALE toute leur place dans notre arsenal.
La pleine capacité opérationnelle du Rafale F3R a récemment été prononcée et le standard F4 est sur les rails. D’ici à 2030, ce sera le F5. Quelles sont vos attentes capacitaires pour ce dernier ?
Dès la conception, le Rafale a été pensé dans une démarche incrémentale. Elle va se prolonger au-delà de l’entrée en service du NGF à l’horizon 2040, comme évoqué précédemment. La LPM a permis la mise en service opérationnel du standard F3R en mars 2021. Les équipages mettent en œuvre la nacelle TALIOS (1) dans le cadre des opérations au Levant et peuvent voler armés de missiles air-air à très longue portée, les Meteor. Ce standard introduit également d’autres améliorations capacitaires, telles que l’intégration de nouvelles bombes guidées de précision, ou l’extension des fonctionnalités liées aux liaisons de données tactiques.
Le standard F4 a été notifié en décembre 2018. Les Rafale qui pourraient être livrés à l’AAE au titre de la 5e tranche seront dotés de nouveaux équipements et d’améliorations substantielles : la radio logicielle CONTACT, une liaison
SATCOM et un serveur de communication permettant de renforcer la connectivité de l’appareil ainsi que de nouvelles améliorations du système d’autoprotection SPECTRA (2). C’est un standard très complet que je qualifierais de majeur pour le Rafale. Il concerne les armements (AASM (3) de 1 000 kg, MICA‑NG (4)), les capteurs (nouvelle voie infrarouge pour l’optronique secteur frontal, viseur de casque), mais aussi la maintenance (intégration d’intelligence artificielle). Ils bénéficieront également d’une cyberprotection renforcée.
Au début des années 2030, le standard F5 nous permettra d’améliorer encore la capacité d’entrée en premier du Rafale, avec de nouveaux capteurs et armements, mais également des capacités à communiquer, à collaborer et à être interopérable. Les contours de ce standard ne sont pas encore arrêtés. Il faut rester agile pour bénéficier de la rapidité avec laquelle les technologies évoluent. En 15 ans, l’AAE est passée du standard F2 au standard F3R, capable de réaliser des missions de renseignement avec la nacelle RECO‑NG, de mettre en œuvre le missile ASMP‑A et de prendre part à des raids complexes comme Hamilton. Dans 15 ans, le Rafale sera doté d’un nombre impressionnant de capacités, dont certaines que nous n’imaginons pas encore.
Si l’équipement est essentiel, il a fallu aussi conduire des évolutions majeures dans le domaine de la formation des équipages, des mécaniciens, des spécialistes du renseignement et de la cyberprotection. Il a fallu aussi adapter nos infrastructures à cet appareil qui n’a pas de « grande visite » comme le Mirage 2000. C’est surtout une large transformation numérique qu’il faut mener. À cet égard, l’AAE développe une stratégie spécifique de la donnée afin de valoriser celles dont nous disposons déjà, et celles que nous allons produire, au profit de notre performance opérationnelle.
L’Air command and control system (ACCS) a pris du retard. Où en est son déploiement ?
Nous modernisons en permanence nos radars, nos centres de télécommunications et les systèmes « Command and control » (C2) qui nous permettent d’appréhender la situation aérienne générale. L’enjeu est simple, être en mesure d’assurer en permanence la protection de notre espace aérien national, 24 heures sur 24, 365 jours par an. Cette mission, dont l’importance est apparue lors des attaques du 11 septembre 2001, est confiée à l’AAE par le Premier ministre. Nous avons immédiatement renforcé notre dispositif pour être en mesure de parer à toute éventualité de manière autonome. Nous sommes néanmoins totalement intégrés au dispositif OTAN, ce qui nous permet de disposer de davantage de préavis lorsqu’un appareil au comportement douteux survole nos alliés.
L’ACCS vise à harmoniser la structure C2 des pays de l’Alliance. C’est un programme majeur mené par l’OTAN, très complexe à conduire. Il a effectivement pris du retard. Il remplacera dans quelques années le système STRIDA (5), qui poursuit sa mise à niveau en intégrant de nouveaux radars et de nouvelles technologies numériques notamment. Les développements actuels sont très encourageants. Ils offriront une architecture performante, à la hauteur des futurs enjeux. Des travaux nationaux sont également en cours pour préparer le déploiement de nos différents centres.
Nombre de forces aériennes développent un armement hypersonique conventionnel, mais la France le cantonne à la composante aéroportée de la dissuasion. Faut-il revoir notre position ?
La dissuasion nucléaire française repose sur le principe de stricte suffisance, ce qui impose de la moderniser pour faire face aux nouveaux défis posés par des systèmes de défense sol-air et antimissiles toujours plus performants. La France avance sur le chemin de l’hypersonique dans le cadre des travaux concernant le missile air-sol nucléaire de 4e génération (ASN4G) devant être mis en service en 2035. Ce nouveau missile hypervéloce manœuvrant permettra de garantir la crédibilité de la composante aéroportée de la dissuasion française.
Le premier statoréacteur a été testé dès 1949 avec le fameux Leduc 10. Aujourd’hui, nos industriels travaillent pour mettre au point des superstatoréacteurs, qui permettront d’atteindre les vitesses hypersoniques. La France a ainsi des atouts à faire valoir, avec une longue expérience, principalement portée par la dissuasion nucléaire et des centres d’excellence tels que l’ONERA qui explorent les technologies nécessaires aux programmes hypersoniques depuis de nombreuses années.
La France refuse de jouer sur l’ambiguïté de ces vecteurs dans l’exercice de la dissuasion, dont la doctrine doit rester lisible. Pour autant, cela ne signifie pas que d’autres moyens, potentiellement hypervéloces, ne pourront pas servir à l’avenir pour des missions conventionnelles.