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Nous faisons ici référence aux questionnements, débats et réponses portant sur la/les politie(s) telles que situées par le document de présentation contextuelle de Jean Baecheler cité ci-après.




Individu, groupe et démocratie
Revue européenne des sciences sociales — T. 31, No. 97, 1993
Jean Baechler
Publié par : Librairie Droz
https://www.jstor.org/stable/40370039

On peut tenir ces trois termes pour le cœur même de la modernité et des problèmes qui se posent aux modernes. Depuis le XVIIe siècle, au moins, est soulevée en Europe la question du « bon régime politique », qui reçoit, à mesure que les expériences se multiplient, que les réflexions s’approfondissent et que les institutions se précisent, une réponse de plus en plus « démocratique ». Un premier nœud de problèmes est noué par la difficulté où l’on se trouve de donner une définition univoque de la démocratie. Un second nœud de problèmes se met en place à propos de l’acteur et du bénéficiaire du bon régime. La solution parait aisée : l’individu. Mais qu’est-ce qu’un individu ? D’autre part, il est apparent que les sociétés humaines ne se composent pas que d’individus, mais aussi de groupes, ce qui met en place un troisième nœud de problèmes : que sont ces groupes ? Pour compliquer encore la situation, chaque terme appelle les deux autres et entretient avec eux des rapports problématiques. Si l’on s’attache au pôle « individu », on ne manquera pas de s’interroger d’un côté sur ses rapports avec les groupes et de l’autre sur sa position à regard de la démocratie. Dans une large mesure, on peut considérer que le point de départ de la réflexion d’Auguste Comte a précisément été le danger que l’individualisme démocratique fait porter aux groupes et les risques de dissolution et d’anomie qui en résultent.

Si l’on met l’accent sur les groupes, on ne peut échapper aux considérations sur la place qu’y occupent les individus et sur la démocratie dans le groupe.

Tout le courant « socialiste » peut être considéré comme un développement multiforme de ces spéculations. Si, enfin, on s’attache à la démocratie, on ne peut éviter de buter sur ses relations avec les groupes qui composent une société et avec les individus qui composent les groupes. Les positions « anarchistes », qui n’ont cessé de fleurir depuis le XIXe siècle au moins, paraissent partir de ce point. Les débats sur « l’autogestion » en Europe dans les années 1950 et 1960 en sont une expression, comme le sont, semble-t-il, les controverses actuelles sur la « democratic community » aux Etats-Unis.

Les problèmes sont réels, car on ne se pose pas des problèmes imaginaires pendant des siècles. II serait prétentieux de vouloir les résoudre en un tour de main. II est d’avantage possible de les circonscrire plus précisément, de manière à permettre le partage entre les solutions autorisées et les solutions condamnées. Un accès plausible à cette position est offert par la définition aussi rigoureuse que possible des termes mêmes des problèmes et des relations qu’ils entretiennent, avant d’examiner les conclusions que cette ascèse intellectuelle permet de tirer à propos de la place des groupes dans la démocratie et de la démocratie dans les groupes.



I. L’individu, le groupe, la démocratie : définitions

Rien n’est plus indispensable que de définir les mots que l’on emploie, et peu d’entreprises sont aussi périlleuses, car une définition n’est solide qu’au titre d’élément particulier dans un corpus général de doctrine. On court donc le risque de proposer des définitions a des interlocuteurs qui adhèrent à des doctrines différentes. II faut, malgré tout, affronter le risque, en progressant du plus au moins assuré.

1. L’individu

Rien n’apparait moins problématique que l’individu, e'est vous et moi, chacun le sait. Sans doute, vous et moi sommes des individus, mais le mot est aussi vide de contenu que si nous nous désignions comme « homme » ou comme « être vivant ». Un papillon aussi est un individu, comme Test une fourmi, une montagne, une galaxie, tout ce qui est. Chaque existant est un individu, et réciproquement : la position nominaliste est justifiée, et parait inattaquable. Regardons-y d’un peu plus près. Soit un individu clairement identifiable, que nous appellerons Pierre. Ce Pierre singulier et incontestablement existant dans sa singularité irréductible est, en fait, le point focal d’une infinité de déterminations, dont le statut singulier est pour le moins probl&natique. Pierre est un homme, au sens où il n’est ni un lion ni un dauphin, comme au sens ou il n’est pas une femme. On pourrait encore le définir comme mammifère, vertébré, animal, vivant. Autrement dit, pour le naturaliste, Pierre est le représentant d’une espèce définie dans le règne vivant. À ce titre, son individualité perd de la consistance, pour se fondre presque dans sa spécificité. Pierre peut aussi tomber malade. En tant que malade et pour le médecin, son individualité tend è se fondre dans la symptomatologie de son mal : il tend à être perçu comme tuberculeux ou cancéreux. Pierre peut encore aimer et être aimé et former un couple avec un autre individu. Son individualité grandit et se précise, car c’est lui personnellement qui est aimé.

Mais elle n’est pas aussi grande que dans une perspective chrétienne ou bouddhiste, ou l’individu comme personne est en charge de son salut ou de sa délivrance, quelle que soit, au demeurant, la conception de la personne, soit reflet de son créateur soit agrégat précaire et insignifiant.

II est inutile de multiplier les exemples, car une première conclusion peut déjà être tirée. L’individu humain est le lieu géométrique d’un nombre indéfini de déterminations, dont chacune peut recevoir des définitions allant de la plus grande généralité à la plus grande singularité. Essayons de rendre la conclusion moins obscure, en introduisant des termes plus techniques.

J’entends par « ordre d’activités » ou, plus simplement, par « ordre », un domaine des activités humaines circonscrit par des objectifs propres et des moyens propres de les atteindre. On peut repérer des ordres politique, religieux, économique, pédagogique, ludique, technique, éthique, psychique, et ainsi de suite. Vu de l’intérieur de chaque ordre, l’individu est d’abord l’acteur ultime de l’activité qu’il prend en charge. Pour le politique l’individu est un citoyen ; un agent économique pour l’économique ; un enfant à civiliser pour le pédagogique, et ainsi de suite. Cette présentation est, bien entendu, trop grossière. Un agent économique peut être un ouvrier — de telle ou telle qualification —, un paysan, un capitaliste, un entrepreneur… Mais ces détails ne sont pas indispensables à notre propos.

La conception de l’individu comme lieu géométrique de déterminations par les ordres doit recevoir elle-même deux qualifications importantes. La première porte sur les déterminations elles-mêmes. Chacune est ainsi disposée qu’elle inclut la gamme complète qui va de la singularité à la généralité. Supposons Pierre religieux. Sa religiosité, que l’on supposera également authentique et de bon aloi, inclura par nécessité une préoccupation métaphysique, qui définit le religieux comme ordre particulier ; une interprétation particulière de cette préoccupation, chrétienne, bouddhiste, judaïque, islamique… ; une pratique de telle religion influencée par l’époque, le groupe d’appartenance, le pays, la formation intellectuelle ; une expérience personnelle de cette pratique. Nous n’avons retenu que quelques éléments de la gamme, mais on pourrait facilement les multiplier. Ces positions entre le pôle de la singularité et celui de la généralité ont une réalité objective, qui peut accéder à la conscience soit des acteurs eux-mêmes soit d’observateurs extérieurs soit des deux. La seconde qualification porte sur la manière dont l’acteur individuel traite les déterminations qui l’affectent. Une nouvelle gamme ou échelle peut être dessinée entre deux extrêmes. A un extrême on trouverait l’individu qui aurait délibérément accédé à la conscience des déterminations et de leur qualification singulière, particulière, générale et qui les cultiverait toutes dans le respect le plus scrupuleux de leur définition multiforme. Au regard de cet idéal — inaccessible comme tout idéal —, l’individu serait pleinement et simultanément citoyen/agent économique/ croyant/sujet éthique.... en tant qu’homme/représentant d’une civilisation /membre d’une collectivité/lui-même. A l’autre extrême, on trouverait l’individu englué dans une détermination exclusive, prise dans sa singularité et vécue par un psychisme idiosyncrasique. On y verrait défiler une cohorte hétéroclite de drogués, de marginaux, de fanatiques religieux, de tyrans virtuels ou réels, d’avares et de cupides, et ainsi de suite. Entre les deux extrêmes, on rencontrerait tous les types humains qui composent l’humanité moyenne et courante.

Pour être complet, il faut encore introduire une dernière source de différenciation. Selon les civilisations, les époques, les régimes politiques, les positions sociales, les représentations, les éducations dispensées, bref selon un ensemble non clos de facteurs, les individus évoluent plutôt du côté du pôle de la personne idéale ou de celui de l’unidimensionnalité. C’est dans cette perspective qu’il faudrait aborder le problème de l’individualisme moderne, en lui-même et dans des comparaisons avec d’autres cultures, qui ont défendu des positions parfois très différentes.

2. Les groupes

Une définition de départ peut interpréter les groupes comme la réunion d’au moins deux individus. La définition est insuffisante, car deux individus qui se rencontrent dans la rue et échangent quelques propos ne forment pas un groupe, et encore moins l’ensemble des individus qui fréquentent un marché de quartier ou de village. II faut préciser que la réunion d’au moins deux individus est motivée et justifiée par l’intention d’atteindre ensemble un ou des objectifs déterminés. On peut définir un groupe comme un ensemble organise et institue — au sens de dote destitutions — d’individus réunis pour atteindre un objectif commun.

Cette définition simple et peu contestable appelle plusieurs précisions. La première porte sur les objectifs. Nous retrouvons nos « ordres » et pouvons leur donner maintenant plus de substance. Un ordre est un domaine d’activités humaines défini par la fin qu’elles poursuivent. L’ordre économique a pour fin la satisfaction des besoins et des désirs humains compte tenu de la rareté des ressources. L’ordre religieux a pour fin la béatitude, qui comblerait le déficit d’être qui affecte tous les existants en tant qu’ils ne s’identifient pas à l’Etre. L’ordre politique a pour fin la paix et la justice, la paix par la justice. J’ai conscience de l’audace et de l’incongruité qu’il y a assené des propositions aussi massives, sans les accompagner d’arguments décisifs. Mon excuse sera peut-être que Ton ne peut pas tout dire et que ce qui est dit suffit au propos présent. En effet, on contestera difficilement la conclusion à tirer, à savoir que les groupes sont définis par les fins qu’ils poursuivent. Plus précisément, un groupe est le moyen d’atteindre des fins déterminées, ce qui fait que Ton trouve des groupes économiques — entreprises, ateliers, boutiques… —, des groupes religieux — eagles, sects, monasteries, confreres… —, des groupes scientifiques — laboratoires, universités, séminaires, revues… —, et ainsi de suite. Arrêtons-nous aux groupes politiques, car ce que l’on doit en dire nous servira ultérieurement. Le groupe politique par excellence peut être appelé la politie. La politie est le groupe dont les membres cherchent ensemble, non pas à étouffer les conflits qui ne laissent pas d’opposer les hommes entre eux, mais à éviter qu’ils ne dégénèrent en violence, par la mise au point de procédures qui permettent de donner à chacun le sien, de définir des régies du jeu, de punir les tricheurs, de régler les litiges. En un mot, la politie est un groupe de pacification tendancielle par l’imposition de la justice dans ses différentes définitions. Comme tous les individus qui représentent à chaque moment l’espèce, n’ont jamais été, jusqu’ici, réunis en une seule politie, il y a toujours au moins deux polities. Comme, par définition, elles ne composent pas un groupe de pacification par la justice, deux ou n polities définissent un système d’action ou les conflits peuvent toujours dégénérer en violence et en guerre. En résumé : une politie est un groupe de pacification tendancielle vers l’intérieur et de guerre virtuelle vers l’extérieur.

La pluralité des polities illustre déjà une deuxième précision à appliquer aux groupes. Ils sont au pluriel. Ce pluriel découle de tout ce qui précède, selon deux axes très différents. D’un côté chaque ordre a son ou ses groupes. La biologie et la pédagogie ont la famille — dont il y a plusieurs variantes possibles — comme groupe approprié à la poursuite de leurs fins. L’économique a les siens, comme le religieux, le politique, le ludique, comme tous les ordres. La pluralité des fins et la diversité des moyens qu’elles requièrent pour s’y accomplir font que, même dans des sociétés minuscules comme les bandes pygmées ou esquimaudes, la sodalite ne se réduit jamais à un groupe unique. Le second axe sur lequel les groupes se multiplient est celui des ordres pris un à un. II est rare, même dans les sociétés à effectifs réduits, que le nombre des groupes dans un même ordre soit réduit à l’unité. Même la politie, dont l’unicité parait devoir résulter de sa définition même, se pluralise plus ou moins selon que sa structure est plus ou moins unitaire ou fédérative. Même dans une politie unitaire comme la cite antique, des sous-groupes politiques se forment, des dèmes, des tribus, des phratries. La pluralité irréductible des groupes pose le problème de leur concurrence et de leur coexistence.

Une troisième et dernière précision porte sur les rapports entre les groupes et les individus. Les groupes ne sont pas des collections amorphes d’individus quelconques, ce sont des unités d’action collective. Les groupes sont formés par des individus, pour atteindre ensemble des fins qu’ils ne peuvent pas ne pas s’assigner en tant qu’hommes définis par l’appartenance à une espèce définie, et parce que les fins ne peuvent être atteintes qu’en se mettant à plusieurs. Cette proposition de bon sens conduit à des conclusions non quelconques, même si elles sont banales. Les individus devraient entrer dans les groupes exclusivement pour contribuer à la poursuite des fins qui justifient l’existence de ces groupes. De ce point de vue, l’individu devrait se prêter au groupe et non pas s’y fondre. Mais, d’un autre côté, l’adhésion au groupe est affectée dans son intensité par la personnalité elle-même. Je veux en arriver à ceci que, si, en principe, un groupe ne devrait jamais être pour les individus qu’une société à responsabilité limitée, il peut toujours devenir une communauté dans laquelle l’individu se fond jusqu’a perdre son individualité. En sens contraire, l’individu peut vivre dans le groupe en oubliant les fins qui le justifient et en y poursuivant des objectifs personnels sans rapport avec les objectifs collectifs.

La liaison est facile à faire avec la définition de l’individu proposée dans le paragraphe précédent. La personne accomplie, celle qui pousse à sa perfection la définition de l’individu conforme à la nature des choses, participe k tous les groupes qu’exige la poursuite des fins qu’il s’assigne, il y participe dans le respect de la finalité propre de chaque groupe, mais il y participe sans s’y fondre. A l’autre extrême, on rencontre les figures atrophiées de l’individu fondu jusqu’a l’indistinction dans un groupe exclusif, de l’individu qui se sert des groupes à ses fins propres, ou de l’individu incapable d’entrer dans un groupe et confine dans son individualité impuissante à viser quelque fin que ce soit.

3. La démocratie

II n’est pas facile de parvenir à en donner une définition plausible et acceptable en quelques mots. Tentons-en, cependant, la gageure. Le moins mauvais point de départ sera peut-être l’ordre politique. Nous l’avons défini comme un ordre d’activité centre sur les fins de la paix et de la justice. Pour aboutir à cette définition dans un expose plus circonstancie, il faudrait introduire successivement la liberté humaine, au sens ou l’espèce, n’étant pas programmée, doit inventer son humanité ; la pluralité des actualisations possibles et la conflictualité qui en résulte par nécessité ; la socialité humaine, qui fait que sont condamnes à vivre ensemble des individus et des groupes que des conflits ne manqueront pas d’opposer. En un mot, l’espèce humaine libre, conflictuelle et sociale, doit affronter le problème très précis d’avoir à faire vivre ensemble des individus et des groupes sans qu’ils s’entre-tuent. La solution générale est la définition de polities, à l’intérieur desquelles des procédures permettent de conduire les conflits à des solutions pacifiques par des mesures de justice. On peut convenir d’appeler « régime politique » l’ensemble des institutions qui définissent et organisent ces procédures.

Au moins deux régimes sont possibles, celui qui réussit à mettre en place et à faire fonctionner les procédures susceptibles de conduire à la paix et à la justice, et celui qui y échoue. Plus, tous les régimes intermédiaires, qui réussissent ou échouent plus ou moins. Le facteur décisif qui fait basculer un régime dans le succès ou l’échec est le pouvoir, car, selon qu’il est défini et distribué, la paix et la justice ont plus ou moins de chances d’être atteintes. On peut définir le pouvoir comme la capacité détenue par un individu ou un groupe d’imposer leur volonté à d’autres individus ou groupes. Plus précisément, le pouvoir est la probabilité de rencontrer l’obéissance d’autrui. Or il y a trois ressorts de l’obéissance, la peur, l’admiration et le calcul. On peut, de ce fait, définir trois régimes fondamentaux de pouvoir. Appelons tyrannique ou autocratique un régime ou un puissant impose sa volonté par la force et rencontre une obéissance nourrie par la peur ; hierocratique un régime ou une autorité se présente comme le vicaire d’un principe transcendant et où elle est reconnue comme telle par les obéissants, qui s’inclinent par respect et envers le principe transcendant et pour son vicaire ; et démocratique un régime ou les obéissants calculent qu’ils ont intérêt à obéir à des gens compétents pour les conduire au succès dans des entreprises collectives.

Le ressort de l’obéissance au fondement du régime démocratique — ou de quelque nom que Ton nomme ce régime, car ce n’est pas une affaire de mot, mais de substance —, suffit à en circonscrire le caractère central : par nature et par définition, en démocratie toute position de pouvoir s’enracine dans ceux qui acceptent d’obéir et qui le font, parce qu’ils estiment qu’il est de leur intérêt de le faire. Exprimé autrement : en démocratie, toute relation de pouvoir se fonde sur une délégation consentie par les obéissants. Nous nous en tiendrons à cette proposition fondatrice, en nous réservant la possibilité d’en tirer des déductions utiles à des développements ultérieurs. Pour le moment, limitons-nous à deux remarques. La première se contentera de poser un problème majeur. S’il est exact que l’essence du politique est de viser la paix par la justice, peut-on démontrer que le « bon régime » politique, celui qui permet d’actualiser la finalité du politique, est le régime démocratique défini par l’obéissance consentie et calculée ? Si la réponse à la question est positive et si la démonstration est solide, on échappe complètement au relativisme politique, pour accéder à une position théorique qui réconcilie Panalyse rationnelle des faits politiques et la justification rationnelle des valeurs politiques.

La seconde remarque nous fait retrouver les deux autres termes de notre triade. La démocratie définie comme obéissance consentie et pouvoir délégué a pour interlocuteur privilégié l’individu, et même, plus précisément, Tindividu comme personne, tel que nous en avons esquisse le portrait. L’affirmation est évidente de soi, parce que seuls des individus libres peuvent consentir à obéir à des individus libres choisis par eux. La conclusion se vérifie dans les différentes variétés de démocratie que Ton peut rencontrer. Dans le monde tribal, on rencontre généralement des démocraties, ou les acteurs sociaux sont des segments lignagers, chacun représenté par un ancien. On peut parler de « démocratie décanale », où les anciens, au nom du segment qu’ils représentent, obéissent et délèguent à titre individuel. Dans une aristocratie, les sources du pouvoir sont ceux qui sont bien nés ; dans une oligarchie, ceux qui sont riches ; dans une démocratie accomplie, tous les sociétaires. Les liens étroits qui unissent la démocratie et l’individualité jouent dans les deux sens. Le régime démocratique encourage l’individuation au point de verser à l’occasion dans l’individualisme le plus extrême. Inversement, un régime démocratique ne peut se mettre en place et durer que Ik ou des individus vertébrés et résolus sont capables de contrôler le pouvoir et de l’empêcher de verser dans la hiérocratie et l’autocratie. La démocratie a besoin de personnes, mais elle peut produire des ectoplasmes. Mais la démocratie et l’individu ne sont pas confinés dans un dialogue à deux. Par nécessité, les individus se réunissent en groupes pour atteindre leurs fins. D’où une double question : dans une démocratie bien conformée et en se donnant pour acteurs des individus définis comme personnes, quelle doit être la position des groupes dans la démocratie et comment doit s’actualiser la démocratie dans les groupes ?

II. Les groupes dans la démocratie

Puisque nous avons choisi de raisonner au niveau des principes — ou Ton cherche à établir comment les choses devraient être, en conformité avec leur nature et leur finalité, et non comment elles sont, déformées et déviées par l’histoire, les contraintes, les corruptions et les perversions —, on peut ramener les problèmes à résoudre à trois principaux, qui se posent aux groupes en démocratie : quelles régies d’accès peuvent-ils et doivent-ils légitimement imposer aux individus ? quelle est la racine de la distinction du public et du privé ? Comment doivent être conçus les rapports entre les groupes ?

1. Les régies d’accès

Elles se déduisent directement de la considération de deux définitions posées ci-dessus : les individus sont libres et les groupes sont fondés pour atteindre certaines fins, qui ne peuvent pas l’être par l’individu isolé. Réservons pour un développement ultérieur une définition plus précise de la liberté. Pour le présent, il suffit d’entendre par « libre » que l’individu reçoit en charge de décider d’adhérer ou de ne pas adhérer à Tun quelconque des groupes qui s’offrent à son choix dans son environnement social. Ce que l’on pourrait exprimer encore mieux de manière négative, en disant que l’individu est libre en tant qu’il n’est pas contraint d’entrer dans un groupe ni par une pulsion irrésistible ni par une volonté extérieure.

La première régie énonce que personne n’est libre d’entrer II ne suffit pas, pour l’individu, d’avoir envie de ou intérêt à entrer dans un groupe quelconque, qu’il soit politique, économique, religieux ou sportif, pour que le groupe doive lui ouvrir ses portes. La régie découle de la raison d’être des groupes. Ils sont fondés et existent, parce que la condition humaine et la nature des choses sont ainsi faites, que les hommes ont généralement besoin de se mettre à plusieurs — — de deux à l’humanité tout entière possiblement. —, pour atteindre les fins qu’ils sont amenés à poursuivre. Par conséquent, tout membre d’un groupe doit pouvoir justifier sa place dans le groupe par une contribution positive à la poursuite de la fin du groupe. II ne suffit pas que l’impétrant demande à entrer, il faut encore qu’il puisse à son tour faire progresser le groupe vers sa fin. Cette conclusion évidente conduit à deux corollaires importants. Le premier pose que la qualification exigée des candidats à l’entrée doit être conforme à la nature de la fin et ignorer toute considération étrangère. Dans un groupe économique, que l’on appelle plus communément une entreprise, les critères de sélection doivent être strictement économiques : « l’embauche de X contribue-t-elle ou non à l’augmentation du profit ? », et négliger tout argument de sexe, de race, d’âge, de citoyenneté, à moins qu’il ne soit possible de démontrer que l’argument est pertinent : dans une usine d’armements secrets, la prise en compte de la citoyenneté peut se trouver justifiée par la crainte de l’espionnage. Le second corollaire définit les juges qui ont à se prononcer sur les qualifications de l’impétrant. Ces juges sont les membres du groupe déjà re ? us, qui doivent se décider en considérant la fin. En un mot, toute entrée dans un groupe quelconque, en démocratie, équivaut à une cooptation. Que reste-t-il, demandera-t-on, de la liberté de l’individu ? L’essentiel, à savoir le droit de poser sa candidature à n’importe quel groupe et, en principe du moins, la garantie qu’elle sera examinée en toute justice.

La seconde régie énonce la liberté de ne pas entrer. Elle ne fait qu’énoncer une application locale de la liberté de l’individu, qui consiste, entre autres, dans la liberté de choix. Aucun individu re^u dans le cercle des candidats légitimes aux groupes établis — cette formulation lourde et maladroite ne pourra être précisée que dans le paragraphe suivant —, ne peut être contraint k entrer dans un groupe, à se marier, à pratiquer tel sport, à travailler dans telle entreprise, à adhérer à telle foi. II peut choisir de ne pas entrer, mais à ses risques et périls. On peut décider de ne pas entrer dans une politie. Mais comme, selon la première régie, aucune politie n’est dans l’obligation d’accepter de nouveaux citoyens, la conséquence logique du refus d’entrer est de se retrouver hors politie, et, par définition, dans un espace ou tous les coups sont permis et ou nul refuge ne se présente. Dans la démocratie la plus pure concevable, la présente régie est assurée d’être transgressée sur un point, et cette transgression n’est pas tout à fait anodine. Personne n’a jamais eh la possibilité d’user de sa liberté de ne pas entrer dans la vie, et personne ne l’aura jamais. On peut avancer que l’individu exerce sa liberté a posteriori en confirmant sa volonté de vivre par le seul fait de ne pas se suicider. L’argument a ses mérites, mais il ne lève pas entièrement la difficulté, car entre accepter la vie avec allégresse et se tuer, il existe une infinité de nuances d’inconfort et de malheur existentiel.

La troisième régie énonce la liberté de sortir. Elle est directement impliquée par la deuxième régie. Ainsi sont fondés les droits ou les libertés démocratiques de divorcer, d’émigrer, de changer de culte… II peut se faire que cette liberté entre en contradiction avec une régie reçue dans un groupe donné. Un groupe religieux, par exemple, peut tenir pour l’indissolubilité du mariage, quelles que soient les raisons dogmatiques et scripturaires de cette régie. Le groupe peut interdire le divorce à ses membres, comme membres, non comme citoyens d’une démocratie. En clair : ce groupe a le droit d’exclure les divorces de ses rangs, mais il n’a pas le droit d’imposer ou de chercher à imposer ses positions hors de son cercle, par exemple en faisant le siège du pouvoir politique, pour obtenir une législation interdisant le divorce à tous. II peut se faire que le groupe des croyants recoupe exactement celui des citoyens concernes par la législation. Dans ce cas, aucun individu ne se sent atteint dans sa liberté. II n’empêche que la démocratie n’est pas respectée et qu’une liberté est anéantie, même s’il n’y a personne pour en jouir.

2. Le public et le privé

Pour établir cette distinction fondamentale, il faut partir de l’individu en démocratie. L’individu, avons-nous cru pouvoir établir, est un nœud de déterminations. II faut partir non pas de l’individu en général, qui reste indéterminé, mais de l’individu-en-démocratie. Son trait distinctif est d’être source de toute délégation de pouvoir. On peut en déduire trois « déterminations démocratiques » de l’individu. II est libre, puisqu’il peut déléguer ou ne pas déléguer ; il est calculateur — on disait, autrefois, « raisonnable » —, puisqu’il décide d’obéir ou de ne pas obéir sur des considérations d’intérêt bien entendu ; il est finalisé, puisque ses intérêts sont définis par les fins qu’il poursuit.

Poursuivons, en retenant ce mot d’intérêt, parce qu’il est commode et malgré ses résonances fâcheusement utilitaristes et économiques. On aura compris que, pour nous, « intérêt » désigne indifféremment les fins proposées aux acteurs par tous les ordres, qu’il s’agisse d’argent, de fusion mystique en Dieu, de théorie scientifique, d’amour, de plaisir… Nous avons des individus, libres, finalises et calculateurs, qui poursuivent des intérêts. Appelons « singulier » un intérêt visé par un acteur dans une unité d’activité, c’est à dire dans une combinaison unique objectif/moyens. Chaque acteur, même en l’imaginant confine dans le pôle de 1' individualité la plus indifférenciée à plusieurs intérêts singuliers. Comme il ne peut pas les atteindre tous en même temps, il est contraint de leur imposer un certain ordre de préférence ; appelons « particulier » cet ordre de préférence. Le choix de l’ordre est libre et les raisons d’un choix déterminé sont innombrables. D’autre part, un ordre n’est fixe que dans l’instant et peut varier d’instant en instant, parce que les raisons changent et les contraintes aussi. Je veux en arriver à ce truisme que, les hommes étant libres et ayant à inventer leur humanité, la gamme des intérêts particuliers est virtuellement infinie dans sa diversité. L’actualisation de cette virtualité dépend de facteurs liés au nombre, à la civilisation, à l’économie, à la technique et à la science, à tous les ordres en proportion variable.

Pour éteindre dès maintenant une confusion fréquente et grave, il sera peut-être bon d’introduire une distinction. Tout individu poursuit un intérêt particulier. II le fait, et ne peut pas ne pas le faire, parce qu’il est un acteur dans la pièce de la vie. D’où, réciproquement : tout intérêt particulier est porté par un acteur. Mais, avons-nous vu, un acteur peut être « individuel » ou « collectif », s’il se présente sur la scène comme un groupe poursuivant collectivement un objectif. Par conséquent : tout groupe, en tant qu’acteur, poursuit un intérêt particulier. Corollaire : un intérêt particulier peut être individuel ou collectif. La seule différence entre ces deux espèces du genre est que l’intérêt individuel est plus divers, parce que l’individu participe par nécessité de plusieurs ordres, alors que l’intérêt collectif est plus unilatéral, puisque les groupes sont constitués dans le cadre des différents ordres.

On saisira mieux l’utilité et la pertinence de cette distinction, en introduisant la notion d’intérêt « commun ». Par définition, est commun tout intérêt qui figure dans chaque intérêt particulier, qu’il soit individuel ou collectif. En reprenant notre terminologie, on définira un intérêt commun comme un intérêt singulier retenu — ou qui devrait être retenu — dans chaque intérêt particulier. Quels intérêts concrets peuvent-ils correspondre à une telle définition ? A priori, on jugera qu’il convient de chercher du côté des conditions communes de réalisation de n’importe quel intérêt, singulier ou particulier, individuel ou collectif. Sans chercher très loin, on tombe sur au moins trois intérêts répondant aux critères énoncés. II est de l’intérêt de chaque intérêt particulier que : lui soit garantie le mieux possible la sécurité envers toute politie extérieure ; soient définies des régies du jeu dans le cadre de la politie, permettant aux intérêts de chercher à se réaliser sans verser dans la violence et la guerre intestine ; que soient punis ceux qui transgressent les régies du jeu.

Nous pouvons, dès lors, accéder aux définitions recherchées, en identifiant le privé avec la sphère des intérêts particuliers, individuels et collectifs, et le public avec celui des intérêts communs. Nous pouvons même refermer une boucle ouverte en commençant, en précisant que le public et les intérêts communs s’inscrivent exactement dans le cadre de la politie, puisque la politie est, par définition et par nature, le groupe qui fait le partage entre la pacification tendancielle vers l’intérieur par Tenonce de régies du jeu et la punition des tricheurs et l’insécurité extérieure induite par la guerre virtuelle. Par contre, il n’y a aucune raison pour que les intérêts particuliers et prives s’inscrivent dans la politie, Us peuvent s’exprimer sur la scène transpolitique, qu’elle soit économique — le marché planétaire —, religieuse — une Eglise à vocation universelle —, ou scientifique — la communauté des savants ou autre — les Jeux Olympiques, par exemple, qui devraient être une institution transpolitique privée, comme l’entendait, au demeurant, leur fondateur moderne Pierre de Coubertin. Nous pouvons définir et distinguer les « citoyens » et les « societaires ». Les citoyens sont les acteurs, individuels dans les démocraties contemporaines et représentants de groupes — — lignages, corporations — dans des démocraties antérieures, qui participent au public par la définition et la réalisation des intérêts communs. Les sociétaires peuplent le privé et les groupes privés, ou ils ont des intérêts particuliers à poursuivre. Tout citoyen est sociétaire, mais tout sociétaire n’est pas forcément citoyen : une politie peut accueillir des étrangers, comme elle peut exclure de la citoyenneté des sociétaires selon des critères d’âge, de sexe ou de tricherie.

3. Les rapports entre groupes

On peut définir ce qu’ils devraient être en démocratie, en partant des intérêts particuliers et des intérêts communs, et en cherchant les procédures démocratiques de leur réalisation. Les intérêts particuliers sont multiples, divers, divergents, contradictoires. Les chances d’une harmonie spontanée sont nulles, bien au contraire, la conflictualité humaine se nourrit précisément de cette dispersion cacophonique des intérêts. Or ils sont tous légitimes. Nous touchons un point subtil, qui a donné lieu à des confusions graves et dangereuses pour la démocratie II faut distinguer la légitimité politique et la légitimité selon son ordre. La légitimité politique est définie, pour les intérêts, par leur respect des régies du jeu — des coutumes et des lois. La première régie du jeu est de ne pas recourir à la violence pour s’imposer, mais d’accepter de concourir pacifiquement avec les autres intérêts. Selon ce principe politique de légitimité, n’importe quel citoyen et sociétaire peut croire que 2 +2 font 5 et chercher à en persuader les autres par la parole, l’écrit et Fimage, il peut le faire légitimement tant qu’il ne recourt pas à la violence et à la ruse pour imposer ses vues et interdire l’expression de vues divergentes. Mais la position est arithmétiquement illégitime, puisqu’elle est fausse. Si nous généralisons cet exemple puéril, nous pouvons énoncer une proposition qui ne l’est point : tout intérêt particulier doit être apprécié, d’une part, selon sa légitimité politique et, d’autre part, selon sa conformité aux fins de l’ordre où il se manifeste. Quand Ton affirme que, en démocratie, la liberté d’opinion est inscrite analytiquement dans le concept de citoyen, on énonce une vérité, à condition de n’en pas tirer la conclusion absurde que toutes les opinions se valent et que toutes doivent être soustraites à la critique.

Comment réconcilier la légitimité politique des intérêts particuliers et leur dispersion conflictuelle ? La solution est admirable de simplicité et d’élégance. II faut et il suffit d’organiser des espaces sociaux soustraits à la violence et à la ruse, d’en ouvrir l’accès à tous les intérêts politiquement légitimes et de les laisser se rencontrer dans des négociations multilatérales permanentes. De ces négociations résulteront des points d’équilibre instantanés, en modification permanente. Appelons intérêts « moyens » ces positions d’équilibre. Les intérêts moyens résultent par agrégation et composition des intérêts particuliers. Comme un intérêt individuel a généralement peu de chances de se réaliser dans Fisolement, ce sont plus souvent des intérêts collectifs qui se rencontrent pour définir des intérêts moyens. On appelle couramment « marchés » ces espaces sociaux régis. Malheureusement, le mot a reçu dans les langues modernes une résonance trop économique pour ne pas être fâcheuse, contrairement au grec agora et au latin forum. C’est pourquoi j’ai proposé un néologisme commode et transparent : 'agorie'. Les agories sont multiples, il y en a au moins autant qu’il y a d’ordres ; pour un ordre donné, peuvent coexister de nombreuses agories. Par exemple, dans l’ordre démographique, les agories ou se rencontrent les partenaires pour former des couples se superposent à des « isolats démographiques » rassemblant un millier de personnes au total. II va presque sans dire que les agories démocratiques doivent être strictement privées, puisqu’elles traitent les intérêts particuliers, et qu’il n’y a aucune raison qu’elles soient confinées dans la politie : on peut faire des affaires et se marier à l’étranger.

Les intérêts communs présentent ce caractère remarquable que, quoique figurant dans chaque intérêt particulier — en principe du moins —, ils ne peuvent pas être réalisés spontanément par des procédures agoriques. Abandonner à chacun le soin de définir les régies du jeu, e'est rendre impossible la définition des régies du jeu. Confier à chacun le souci d’assurer la sécurité extérieure, e'est se condamner à succomber devant un ennemi mieux coordonné. Laisser à chacun la possibilité de définir un crime ou un délit, de rechercher et d’arrêter le coupable présumé, de le juger et de le condamner, e'est donner à chacun un droit de vie et de mort sur chacun. Les intérêts communs ne peuvent être définis et réalisés qu’en commun, e'est-a-dire en public dans le cadre de la politie en tant que telle. Une difficulté évidente se dresse aussitôt. Si tout un chacun tombe d’accord qu’il faut assurer la défense, édicter des lois et punir les tricheurs, l’accord cesse dès qu’il s’agit de quitter ces généralités éthérées, pour leur donner un contenu concret. La liberté et la diversité humaines combinées avec l’incertitude des sujets traités font que les intérêts communs donnent inévitablement lieu à des interprétations divergentes. Elles sont toutes politiquement légitimes et ont toutes le droit de s’exprimer et de chercher à se réaliser. Pourtant, les intérêts communs doivent être réalisés au mieux tout de suite, sous peine de compromettre à la suite tous les intérêts particuliers. La difficulté peut être levée uniquement par ^organisation de joutes rhétoriques et dialectiques — au sens aristotélicien — publiques entre les interprétations, de manière à éclairer les citoyens et à leur permettre de choisir entre les interprétations celle qui leur parait promettre les plus grandes chances de réalisation effective des intérêts communs. Alors que les agories privées sont l’espace de conciliation des intérêts particuliers, la scène publique est Tespace ou les citoyens définissent et cherchent à réaliser les intérêts communs.

III. La démocratie dans le groupe

Toutes les analyses qui précèdent conduisent à distinguer entre la politie et tous les autres groupes, parce que la politie a un statut spécial et un rôle décisif. Cette différence ressort avec une acuité particulière, quand l'on cherche à définir les régies démocratiques qui s’appliquent dans l'une et dans les autres.

1. La politie démocratique

Les points qu’il conviendrait d’aborder et d’éclaircir seraient trop nombreux, si Ton avait une prétention quelconque à l’exhaustivité. Car, ce que Ton entend habituellement par « la démocratie » ou « le régime démocratique » s’attache à définir presque exclusivement l’organisation et l’institutionnalisation démocratiques de la politie, en oubliant que la démocratie affecte tous les groupes, qu’ils soient prives ou publics, et tous les individus, qu’ils soient citoyens ou sociétaires. Nous-mêmes avons omis jusqu’ici et continuerons à négliger de traiter de la démocratie dans le cadre transpolitique, parce que celui-ci pose des problèmes spécifiques et que Ton ne peut pas parler de tout. Si Ton prend comme critères de choix des problèmes démocratiques à retenir les débats et les préoccupations actuels, il semble que Ton doive se concentrer sur trois points duplication de la démocratie a la politie : la structure de la politie, le choix des dirigeants, la notion d’Etat de droit.

La structure de la politie pose le moins de problèmes au niveau des principes. Sa définition conceptuelle comme groupe de pacification tendancielle vers l’intérieur et de guerre virtuelle vers l’extérieur ne préjuge pas de sa structure interne. Pour aller par le plus direct à l’essentiel, on peut repérer les solutions extrêmes possibles et tâcher de savoir vers lequel devrait tendre une démocratie pure et parfaite. Deux pôles peuvent être définis. A l'un - appelons-le « unitaire » -, la politie est conçue comme un groupe homogène et isotrope, où les intérêts communs sont définis et poursuivis par un centre commun unique, dont les décisions et les actions affectent et engagent directement tous les citoyens. A l’autre pôle - nommons-le « federal » —, la structure de la politie prend une forme polycentree et pyramidale. Au niveau inférieur de la pyramide, un nombre élevé de sous-groupes politiques prennent en charge les intérêts communs de la population locale qu’ils regroupent. A un niveau supérieur, un centre plus englobant s’occupe des intérêts communs de plusieurs groupes-polities locaux. Et ainsi de suite, jusqu’au sommet de la pyramide, qui s’occupe des intérêts communs de l’ensemble. Des arguments de cout, d’efficacité et de stabilité permettent de conclure que le nombre des niveaux doit être de trois ou quatre : en de ça, la fédération éclate ou verse dans le modèle unitaire ; au-delà, le système s’autorégule difficilement. Deux propriétés de la structure fédérâtes méritent d’être soulignées. D’une part la pyramide doit être conçue comme ascendante et non descendante, au sens où un niveau supérieur d’intégration politique n’apparait que pour traiter les intérêts communs demeures insolubles au niveau inférieur. D’autre part, chaque niveau doit être en contact direct avec tous les citoyens concernés par les intérêts traites à ce niveau, et non pas recevoir des délégations de compétences de niveau en niveau. Si, par exemple, le niveau suprême prend en charge la guerre et la paix, ce qui parait logique, tous les citoyens de Pensemble de la politie doivent directement alimenter le budget de la défense de leurs contributions personnelles, à l’exclusion de la solution qui consisterait à alimenter le budget par des reversements consentis par le niveau inférieur. Ce serait, en effet, donner à chaque sous-centre un pouvoir de blocage, qui compromettrait l’efficacité de la défense. Le premier principe est couramment appelé « principe de subsidiarité ». On pour rait nommer le second « principe d’immédiateté ».

II ne parait pas utile d’argumenter longuement en faveur de la structure fédérale. Toutes les considérations d’efficacité, de souplesse, de proximité des intéressés, de participation à la gestion des affaires publiques, de contrôle des dirigeants par les citoyens, en un mot tous les arguments plaident en sa faveur, même si, cela va sans dire dans les affaires humaines, les problèmes ne manquent pas ni les occasions de corruption. On n’en signalera que deux : les conflits inévitables de compétences entre niveaux fédéraux et les risques multiplies d’empiètement du public sur le prive à tous les niveaux.

Plutôt que de nous attacher à définir les procédures de choix des dirigeants — élection, tirage au sort, cooptation —, sujet trop banal quand il est pris dans sa généralité et trop technique quand on entre dans l’antre du diable, c’est-a-dire dans les détails, il convient de dissiper deux confusions ou illusions particulièrement tenaces et dangereuses : la « démocratie directe » et la « démocratie représentative ». Nous avons quitté le public au moment où l’ensemble des citoyens s’est prononcé sur Interpretation de Pinteret commun à retenir. Les citoyens peuvent se prononcer en corps, à la suite d’une palabre ou d’une assemblée publiques, comme on peut le constater dans les cités villageoises et urbaines. Le nombre peut aussi leur interdire cette solution directe et les contraindre à un vote sur les programmes. Ou bien encore, ils peuvent convenir de déléguer certains d’entre eux en un corps plus restreint, chargé de suivre en permanence le sort des intérêts communs. A qui incombe la réalisation des intérêts communs ? A l'« ensemble des citoyens en corps, évidemment. Mais des contraintes évidentes de nombre, de compétences, de temps, de gout font que cette solution imposée par le concept même de public est techniquement impossible. Même dans les polities minuscules de chasseurs-cueilleurs, des délégations spontanées de pouvoir exécutif interviennent, mais aussi législatif et judiciaire. Ces trois pouvoirs, en effet, existent toujours dans toute politie démocratique, ne serait-ce qu’a l’état embryonnaire, pour la bonne raison qu’ils sont impliqués par le concept et la nature des intérêts communs : sécurité, régies du jeu, punition des tricheurs.

Dans ce schéma général, la « démocratie directe » n’a de sens que dans l’exacte mesure où les citoyens en corps peuvent délibérer, décider et agir en corps. Des que le « en corps » devient impossible, des mécanismes de délégation interviennent, par quoi il faut entendre la délégation par les citoyens et sous leur contrôle, à titre temporaire, circonscrit et réversible, de la capacité de délibérer, décider et agir à certains d’entre eux, selon des procédures légitimes et légales. Les contraintes qui mènent à la délégation, s’exercent le plus fortement sur l’agir, qui exige l’unité de vue, la rapidité de décisions, la fermeté de la volonté…, alors que la délibération et la décision s’accommodent mieux de la houle et de l’incertitude des assemblées. C’est, au demeurant, un argument puissant en faveur de la structure fédérale, qui facilite l’organisation d’enceintes où les citoyens peuvent délibérer et décider en commun, même s’ils doivent se resigner à déléguer pour agir. Au total, la démocratie directe entendue au sens d’une démocratie sans délégations de pouvoir n’a jamais existé et ne peut pas exister. Quant à la représentation, c’est une supercherie tyrannique, si on l’entend comme une délégation par les citoyens de leur consentement même à obéir, comme le choix par les citoyens d’un corps réduit de citoyens, tenu pour un substitut adéquat et habilité, de ce fait, à se substituer aux citoyens comme sources et racines du pouvoir. Les citoyens n’ont pas de substituts, parce qu’ils sont des personnes qui définissent seules la réalité : une politie est le corps des citoyens pris un à un, comme individus réunis pour atteindre ensemble la paix et la justice ; ils peuvent déléguer le soin de contribuer à la réalisation de ces fins, ils ne peuvent pas, sans changer de régime politique, abdiquer entre les mains de quelques-uns ou d’un seul leur souveraineté, par quoi il faut entendre les caractères du citoyen définis par la liberté, la finalité et le calcul.

La notion d’Etat de droit n’a de sens que si en a un la distinction entre légitimité et légalité. Si, en effet, il suffit qu’une politie édicte des lois selon des procédures revues, toutes les polities sont des Etats de droit, de manière tautologique. On ne sort de la tautologie qu’à trois conditions. La première est la conception d’une « loi non-écrite », définissant les principes de base du « bon régime » et les définissant non point comme une axiomatique arbitraire, mais comme des réalités naturelles. La notion d’Etat de droit, autrement dit, implique celle de « droit naturel » au sens aristotélicien et thomiste. La seconde condition est la transcription de la loi non-écrite en coutumes et en lois écrites selon des procédures qui maximisent les chances d’une transcription aussi fidèle que possible. Les législateurs doivent être ainsi définis et les procédés de production des lois ainsi conçus que les citoyens puissent bénéficier d’une garantie raisonnable de légitimité des lois. La troisième condition est la présence d’une institution — Cour Supreme ou Cour Constitutionnelle —, chargée de contrôler la légalité des lois, c’est à dire leur conformité à la loi écrite. La légitimité des lois écrites est leur conformité à la loi non écrite. Leur légalité est leur conformité à la loi écrite ou à la coutume.

2. Les groupes privés démocratiques

Par nature et par définition, tous les groupes autres que la politie sont privés et prennent en charge des intérêts particuliers. Rappelons aussi que les arbitrages entre groupes et entre intérêts particuliers incombent, en démocratie, aux agories. Les agories sont des institutions démocratiques, et plus elles sont fluides, plus la démocratie est respectée. Inversement, toute tentative pour contrôler et organiser les agories, soit de la part de coalitions privées soit, plus probablement, par des initiatives publiques, excitées par des groupes de pression prives, toute tentative en ce sens est directement antidémocratique. Elle peut être légale, elle n’est jamais légitime.

Laissons la démocratie entre groupes, pour nous attacher à deux problèmes de démocratie dans le groupe. Le premier porte sur la délégation de pouvoir. Elle ne fait pas problème dans tous les groupes privés, dont les membres se sont réunis pour atteindre ensemble des fins collectives. Ainsi en va-t-il dans les associations sportives et religieuses. Les délégations doivent s’y faire en ayant en vue la réalisation des objectifs fixes par le groupe et définis par rapport aux fins poursuivies. II peut se faire que des institutions héritées d’un âge non-démocratique, mais qui ont fait la preuve de leur efficacité et de leur compatibilité avec un environnement démocratique, méritent d’être retenues, si elles satisfont les membres du groupe. Ainsi l’Eglise catholique, ou, en dehors du pape et des monastères, les délégations par le corps des fidèles sont inconnues. Plus délicat est le statut démocratique d’autres groupes, dont la fonction n’est pas d’être au service de leurs membres, mais des citoyens et des sociétaires en général. L’ordre économique est le principal intéressé. Etant donné la place des activités économiques dans la modernité démocratique, on ne doit pas s’étonner de l’ampleur et de la constance des malentendus à ce sujet.

Pour tenter de les dissiper, on peut procéder en trois temps logiquement reliés : les rapports du groupe économique ou entreprise avec les citoyens/sociétaires ; l’organisation interne de l’entreprise en termes de pouvoir ; 1 « organisation interne et la liberté des membres de l’entreprise. Par un oubli trop systématique pour ne pas poser un problème qui mériterait qu’on s’en occupât, la plupart des idéologues et même beaucoup d’économistes ignorent complètement que l’entreprise est exclusivement au service des citoyens et des sociétaires en tant que demandeurs de biens et de services, destines à satisfaire leurs besoins et leurs désirs. II n’y a d’entreprises — qui peuvent être réduites à l'échoppe du savetier ou de l’épicier — que parce que les demandeurs, au-delà d’un certain seuil de besoins et de désirs, ne peuvent ou ne veulent plus les satisfaire eux-mêmes. Ils délèguent le soin et le souci de produire les biens et les services à certains d’entre eux, en calculant que, ce faisant, ils auront plus, d’une meilleure qualité et à un cout moindre, car il serait absurde qu’un animal raisonnable visât le moins, la pire qualité et le plus cher. Personne ne sait à l'avance qui est capable de combiner des facteurs rares de manière à réaliser cette fin, d’offrir de quoi satisfaire la demande. La solution démocratique est obvie et a été trouvée dès longtemps. II faut et il suffit de laisser n’importe qui se porter « candidat à l’offre », se débrouiller pour réunir les facteurs nécessaires à la production, se présenter avec son offre sur une agorie économique — on peut ici retenir le mot habituel de marché —, pour affronter des clients, qui achèteront ou non ses produits. Un marché est ni plus ni moins une procédure permanente de démocratie quasi directe, ou, par leurs décisions d’achats, les clients entérinent ou rejettent les candidatures à l’offre et délèguent, à titre temporaire — le temps d’un achat —, circonscrit — pour un bien ou un service déterminé —, et réversible — un acte d’achat n’engage pas l’acte suivant —, certains d’entre eux, pour assurer des fonctions économiques, comme ils en délèguent d’autres à des fonctions politiques ou ludiques.

Tant que l’offreur/entrepreneur est seul, la « démocratie économique » est réalisée par des échanges et des partages sur des marches aussi régies et fluides que possible. Les confusions commencent, lorsque l’offreur s’adjoint des aides pour satisfaire la demande, quand il fait appel à des capitaux extérieurs, si intervient une disjonction entre la propriété et la gestion, bref quand apparaissent et se multiplient les grandes entreprises capitalistes modernes. Les confusions disparaissent, si on consent à distinguer entre l’intérieur et l’extérieur. Vers l’extérieur, le principe démocratique exige, d’une part, la souveraineté du client dans ses décisions d’achat et, d’autre part et surtout, que les ressources utilisées par l’offreur ne soient pas gaspillée. Les citoyens veulent le plus pour le moins, parce que c’est la fin même de l’économique : tirer le maximum de ressources rares. Le raisonnement et l’expérience indiquent que le gaspillage est minimise et l’efficacité maximisée, quand les fluctuations de la demande retentissent le plus immédiatement sur la gestion. Cette liaison heureuse est obtenue le plus surement, soit quand le gestionnaire est le propriétaire, soit quand un groupe d’actionnaires ont un intérêt personnel et direct à contrôler de près la gestion et à tenir compte des indications du marché, telles que répercutées par le cours en bourse des actions qu’ils détiennent. Vers l'extérieur et sans la moindre recherche du paradoxe et encore moins de la provocation, il apparait aux yeux du démocrate le plus scrupuleux que le capitalisme et ses institutions centrales sont l’expression la plus achevée et la plus conforme à la loi non-écrite de la démocratie appliquée à l’ordre économique.

Vers l’intérieur, l’entreprise capitaliste réunit des hommes, ce qui la soumetà deux contraintes, en tant qu’elle est démocratique : elle doit être efficace et elle doit respecter la liberté de ceux qui la composent. Ce n’est pas un hasard, si convergent les exigences de l’efficacité et de la liberté, parce que Tune et Pautre s’entend sur la nature des choses. II reste vrai que des contraintes et des habitudes du passe ont masque pendant un bon siècle et demi cette convergence. Si nous en avions le loisir, nous pourrions montrer comment tous les développements contemporains de l’entreprise sont simultanément justifiés par l’efficacité et par la liberté. Contentons-nous d’en esquisser la démonstration, en suivant le fil offert par la liberté. La définition en est difficile et controversée, probablement parce que le concept et la réalité mêlent inévitablement trois aspects distincts. Les choses s’éclairent un peu, si on part de ce à quoi la liberté s’oppose. On peut repérer trois contradictoires de la liberté. Dans l’un, le sujet est privé de tout choix, il est soumis à la nécessité, extérieure ou imposée par une volonté, du choix unique. Dans un deuxième contradictoire, le sujet se voit imposer de l’extérieur toutes ses décisions, sans que lui soit réservée une sphère d’autonomie. Dans un troisième, le sujet n’a aucune part aux décisions qui le concernent. En termes positifs, la liberté est choix, autonomie, participation aux décisions. Appliquées à l’entreprise, ces trois définitions de la liberté conduisent à un mode d’organisation aussi décentralisé que possible, à une transparence aussi poussée que possible, à la plus grande souplesse, à la plus ample circulation de l’information, à la plus constante participation de chacun à la définition des tâches, et ainsi de suite. En fait et jusque dans le détail, le « management » moderne est la transcription des définitions de la liberté dans le milieu spécifique de l’entreprise économique, fondée pour affronter sur un marché des concurrents et des clients. L'intérieur est un espace de liberté, soumis aux contraintes de l’extérieur, l’un et l’autre devant s’inscrire dans la finalité propre de l’économique. II faut mesurer à cette aune les naïvetés des conceptions autogestionnaires, et leur danger pour la démocratie. En cherchant à appliquer à l’entreprise les hérésies de la démocratie directe ou de la démocratie représentative, elles corrompent et la démocratie et l’efficacité économique, ce qui fait beaucoup.

Conclusion

Une analyse comme celle que nous avons esquissée pourrait servir à plusieurs fins, si elle était conduite avec plus de rigueur et de justesse. L’une serait purement cognitive. Notre esquisse a été celle d’un modèle. Un modèle, dans les sciences sociales, peut avoir plusieurs usages. En proposant une reproduction mentale simplifiée de la réalité, il rend possible de repérer dans cette même réalité le principal et le secondaire, le même et l’autre, bref il permet de résoudre la complexité infinie des histoires humaines en ensembles intelligibles. Un modèle propose aussi un étalon pour mesurer la réalité à un idéal, afin de repérer et d’expliquer les décalages qui ne manquent jamais d’apparaitre. II permet, en d’autres termes, d’envisager la réalité en termes évolutifs, comme l’émergence progressive, contingente et imparfaite d’une structure intelligible, en l’occurrence une certaine manière de faire vivre ensemble les hommes. Un modèle favorise, enfin, l’explication historique, en la distribuant en deux moments, le premier s’attachant à définir les conditions nécessaires et suffisantes à la réalisation du modèle, le second à montrer comment et pourquoi les conditions ont été effectivement réunies dans un milieu historique donné.

Un modèle peut aussi convenir à un usage pratique. Un modèle de démocratie permet d’abord de convaincre les citoyens d’une vérité qu’ils pressentent, à savoir qu’en matière politique il y a du vrai et du faux comme partout, que l’on ne peut pas dire et faire n’importe quoi, sans s’exposer à des mécomptes fâcheux. Dans le faux, un modèle autorise les citoyens à en distinguer deux variétés. L’une est directement et ouvertement antidémocratique, elle se compose de toutes les idéologies réactionnaires, qui « réagissent » par la négation à la modernité en général et démocratique en particulier. Cette variété se rencontre plus couramment en Europe, grâce aux souvenirs plus ou moins fidèles d’un passe non-démocratique. L'autre variété rassemble toutes les hérésies démocratiques, toutes les idéologies qui retiennent un élément juste de la saine doctrine, mais qui, en l’isolant de son contexte et en le développant unilatéralement, sortent de l’orthodoxie et font basculer le modèle dans la non-démocratie. Enfin, et c’est peut-être le plus utile, un modèle permet aux citoyens de constater ce qui reste à faire, au vu de la réalité d’aujourd’hui, pour que, demain, elle soit encore plus fidèle à la nature du bon régime que les hommes recherchent depuis leurs tout débuts.

Université de la Sorbonne, Paris IV, et Groupe d’étude des méthodes de l’analyse sociologique