Présidentielles 2022 : enjeux de défense

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Présidentielle : enjeux de défense
Jérôme Pellistrandi
Éditorial - avril 2022

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L’élection présidentielle constitue le rendez-vous politique majeur entre les Français et les candidats à la fonction suprême. Dans le cadre institutionnel de la Ve République, le Chef de l’État est le Chef des Armées et la nature du régime présidentiel lui confère cette responsabilité majeure, d’autant plus qu’elle inclut la dissuasion nucléaire opérationnelle depuis 1964.

La défense est, fondamentalement, un des piliers majeurs du domaine régalien propre au pouvoir exécutif. Elle exige du Chef de l’État une attention particulière tant dans le temps court avec les crises, voire les guerres susceptibles de concerner la France, que dans le temps long, avec des programmes dimensionnants qui dépassent largement le rythme du quinquennat.

Il est donc légitime que la Revue Défense Nationale sollicite les candidats – retenus par le Conseil constitutionnel – pour qu’ils exposent leur vision pour la défense de la France. Nous avons donc proposé aux intéressés de s’exprimer librement dans ce Cahier numérique, qui permettra aux lecteurs de se forger une conviction éclairée sur les projets portés pour cette élection.

Dans un contexte totalement bouleversé par la guerre en Ukraine, les textes rassemblés ici contribuent au nécessaire débat démocratique sur la défense et témoignent aussi de l’attachement porté par tous les candidats à la nécessaire indépendance stratégique de notre pays, même si les modalités et les choix proposés peuvent, bien sûr, diverger en fonction des différents projets politiques.

Par ailleurs, nous avons également demandé à Mme Françoise Dumas, présidente de la Commission de la défense nationale et des forces armées de l’Assemblée nationale, ainsi qu’à M. Christian Cambon, président de la Commission des Affaires étrangères, de la défense et des forces armées du Sénat, de s’exprimer, considérant que le Parlement était également un acteur central de notre défense, ne serait-ce que par le vote du budget.

En ces heures sombres, provoquées par l’agression russe contre un État souverain, la défense se retrouve, de ce fait, au cœur du débat de la présidentielle de 2022.

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Texte non présenté
Nathalie Artaud

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Pour une politique de défense démocratique,
européenne et respectueuse du rôle de nos militaires
Anne Hidalgo

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Les socialistes ont toujours été au rendez-vous des enjeux de défense : en 1936, en enclenchant un plan de réarmement quelques mois après l’arrivée au pouvoir du Front populaire ; en 1981, en se rangeant du côté de l’Otan lors de la crise des euromissiles ; et en 2015, à la suite des attentats, en augmentant les moyens alloués à la défense. Inspirés par notre histoire et guidés par nos convictions, nous continuerons à « aller à l’idéal, en comprenant le réel » pour reprendre les termes de Jean Jaurès.

Les principes qui guideront notre action

L’idéal de la gauche, c’est un état de paix. En effet, la sécurité est la condition de la transformation sociale que nous portons, celle-ci devant permettre l’émancipation des individus et leur épanouissement. Cette approche est fondamentale, car elle nous sort d’une logique « militaro-centrée ». Une politique de défense qui cherche la paix insiste sur la prévention des conflits ainsi que la capacité à y mettre fin, en prenant en compte les inégalités sociales, le respect des intérêts des différentes parties au conflit et les conséquences du changement climatique. De même, toute intervention militaire doit être envisagée comme l’ultime recours, tout en étant une phase transitoire vers la paix. La situation récente au Mali tout comme la guerre qui vient de commencer en Ukraine illustrent la nécessité de cette stratégie, qui est la seule façon d’être efficace dans la durée.

Au-delà de cette approche intégrée, notre politique de défense sera guidée par quatre principes d’action :

  • Garantir à la France les moyens d’une défense permettant de dissuader tout agresseur potentiel.
  • Assurer la sécurité collective avec l’Union européenne (UE) et l’Otan.
  • Permettre au Parlement d’exercer pleinement sa mission de contrôle.
  • Respecter les missions de nos forces armées.

L’état du monde appelle un nouveau Livre blanc et une nouvelle LPM

Nous sommes lucides sur l’état sécuritaire du monde : il continue de s’aggraver. La guerre en Ukraine en est la triste démonstration. En termes d’acteurs, des organisations terroristes continuent de nous menacer, alors que des États décident désormais d’utiliser ouvertement la menace ou la force. En termes de méthode, le continuum « compétition-contestation-affrontement » proposé par le chef d’état-major des Armées est une grille de lecture utile. Les frontières de la guerre et de la paix ne sont plus claires, certains acteurs en profitant pour effectuer des gains stratégiques. En termes de milieux, de nouveaux domaines continuent de prendre une part de plus en plus importante, comme les fonds marins, le cyber, mais aussi l’espace. Face à cette situation, nous devons adapter notre stratégie afin que nos armées soient capables de répondre à l’ensemble des menaces.

Le contexte géopolitique évolue vite et en permanence, ce que prouve la profusion de documents stratégiques récents : la Revue stratégique de 2017, son actualisation de 2021, la vision du CEMA de 2021, sans oublier la Boussole stratégique européenne en 2022. Nous souhaitons capitaliser sur ces différents documents dans la rédaction d’un nouveau Livre blanc. Cet exercice sera démocratique, en associant pleinement des parlementaires et des représentants de la nation à sa rédaction, mais aussi en faisant adopter ses conclusions par le Parlement. Les travaux démarreront dès l’été 2022, afin d’aboutir début 2023 au plus tard.

Ce Livre blanc sera suivi d’une nouvelle loi de programmation militaire « Objectif 2030 » englobant la période 2024-2030. L’objectif est d’adapter la trajectoire actuelle tout en inscrivant l’effort dans la durée pour mettre en place une défense à la hauteur des enjeux. Là aussi, je souhaite que le Parlement soit pleinement associé : les choix de défense qui nous engagent doivent être légitimés par la représentation nationale.

Dans un contexte incertain, affirmer nos choix

Étant donné le contexte stratégique, l’incertitude n’est pas permise. Elle pourrait inquiéter nos alliés et encourager nos ennemis. La guerre en Ukraine montre qu’il est essentiel d’envoyer des signaux clairs quant à notre détermination. Sur le plan national, en tant que cheffe des armées, je garantirai l’augmentation des moyens dédiés à nos militaires et la préservation de la dissuasion nucléaire.

Concernant le budget de nos armées, nous continuerons l’augmentation entamée en 2015. En 2023, la trajectoire de la LPM actuelle sera poursuivie avec une augmentation de 3 milliards. Je soutiendrai aussi tout effort supplémentaire qui pourrait être nécessaire au regard de l’évolution de la guerre en Ukraine. À partir de 2024, la LPM « Objectif 2030 » doit nous permettre de répondre à l’ensemble des menaces envisageables, et notamment à la potentialité d’un conflit de haute intensité, en sachant que cette hypothèse est particulièrement exigeante en termes de masse et de stock. La crise du coronavirus a prouvé qu’une approche budgétaire fondée sur un niveau de dépenses en part du PIB est vaine, tandis qu’un objectif chiffré répond à une logique uniquement comptable. Nous aurons donc une stratégie en termes de capacités, avec l’objectif de faire face à la haute intensité, en coalition.

La dissuasion nucléaire, pilier de notre défense, sera préservée dans ses deux composantes. Elle aura tous les moyens nécessaires pour être pleinement opérationnelle et pourra poursuivre son renouvellement. La France ne signera pas le Traité d’interdiction des armes nucléaires (TIAN), qui est un traité inefficace sur le plan opérationnel. Le désarmement multilatéral restera toutefois au cœur de notre diplomatie et les nouvelles initiatives diplomatiques que nous entreprendrons s’inscriront pleinement dans la mise en œuvre des objectifs de réduction des armes nucléaires prévus dans le Traité de non-prolifération (TNP).

Notre industrie de défense est nécessaire à notre autonomie stratégique et nous aurons une vigilance particulière à son égard. Elle permet à nos forces de s’équiper de façon souveraine, dans la quasi-totalité des domaines. Dans cette logique, l’anticipation par la programmation est une nécessité, aussi bien au niveau français qu’européen. L’outil industriel doit être capable d’accompagner une remontée en puissance rapide de nos armées. Je veillerai à ce que la politique industrielle de défense le permette. Nous serons particulièrement vigilants au niveau d’investissement dans l’innovation, qui doit être porté au-delà du milliard d’euros actuel dédié à l’Agence de l’innovation de défense (AID). De même, l’enjeu du financement de l’industrie de défense par le secteur bancaire est capital. Nous veillerons à la cohérence des politiques publiques, en garantissant que les investissements durables permettent à l’industrie de défense de faire sa transition énergétique, à son rythme, et en ayant comme priorité l’impératif opérationnel.

L’Europe comme boussole

La défense européenne sera un axe central de notre politique. L’UE semble enfin saisir à bras-le-corps les enjeux de défense en réponse à l’agression russe contre l’Ukraine. Dès 2014, les socialistes français avaient pris la mesure, en annulant la vente des porte-hélicoptères Mistral à la Russie. Sur le plan militaire, les traités qui nous lient font de nous des alliés perpétuels, ce qui nous permet d’envisager un destin commun et une défense commune. Sur un plan économique, elle est une nécessité pour s’émanciper des contingences du grand export, en élargissant le marché domestique avec des alliés.

Dans ce sens, la prise de conscience depuis l’annexion de la Crimée et l’accélération du déploiement des politiques européennes depuis 2016 est à saluer. L’ensemble des outils existants doit désormais être mis en cohérence, avec une attention particulière pour le Fonds européen de défense. Nous veillerons à son fonctionnement, à ses résultats et à sa pérennisation.

En parallèle de l’UE, la défense européenne passe aussi par des partenariats intergouvernementaux. Nous sommes attachés à la poursuite des coopérations en cours, avec par exemple nos partenaires britanniques dans le domaine des missiles, belges dans le terrestre, mais aussi allemands pour les MGCS (Main Ground Combat System) et Scaf (système de combat aérien du futur), ce dernier associant également l’Espagne. Sur ces programmes en coopération, qu’ils soient industriels ou opérationnels, nous n’avons qu’un seul impératif : l’efficacité. La pression géopolitique et les besoins de nos armées nécessitent des garanties, avec notamment un calendrier partagé sur l’ensemble de la durée de vie des programmes. Si besoin, nous engagerons des discussions avec nos partenaires pour aller dans ce sens.

La France restera dans l’Otan et répondra pleinement à ses missions. Si nous sommes conscients des limites de l’Otan, avec une prédominance américaine, cette alliance reste une assurance de sécurité collective. La singularité du prisme français ne doit pas faire omettre l’importance de cette organisation pour nos voisins européens. Sur un plan pragmatique, quitter l’Otan reviendrait à nuire à la crédibilité de la France et donc à nos projets de construction européenne. Par ailleurs, il est plus efficace d’être présent au sein des espaces de dialogue existants plutôt que de s’ostraciser, ce qui permet de peser sur les orientations choisies.

Au-delà de la défense européenne et de l’Otan, la France veillera à poursuivre ses partenariats stratégiques. La France ne se résume pas à la métropole et nous sommes un acteur dans des régions comme les Caraïbes et l’Indopacifique. Ce statut de puissance d’équilibre doit nous amener à continuer la relation avec des pays comme l’Inde et l’Indonésie, afin de veiller à nos intérêts et au respect du droit international.

Impliquer le Parlement pour légitimer nos choix

Nous ne dérogerons pas au principe de contrôle démocratique dans le domaine de la défense. Le Parlement n’est pas un détour obligé, mais une garantie nécessaire pour la légitimité et l’efficacité de notre politique. Au-delà de l’association aux rédactions du Livre blanc et de la LPM, le Parlement sera renforcé dans son rôle. Le gouvernement sera respectueux des missions du pouvoir législatif, ce qui n’a pas toujours été le cas sous ce quinquennat, comme le rappelle l’absence en 2021 d’actualisation de la LPM 2019-2025 alors qu’elle était inscrite dans la loi par le gouvernement lui-même.

Concrètement, le Parlement aura un débat annuel en séance plénière sur les engagements de nos armées, qu’ils soient intérieurs ou extérieurs. De même, des votes concernant les opérations extérieures (Opex) seront organisés à des échéances régulières, afin que le seul vote existant aujourd’hui lors du début d’une Opex ne soit pas un blanc-seing. Enfin, dans le domaine du contrôle des exportations, les conclusions du rapport Maire-Tabarot seront écoutées. Une délégation parlementaire bicamérale sera mise en place pour en garantir un contrôle a posteriori sur le modèle de la délégation parlementaire au renseignement.

Renforcer une approche intégrée de la défense

Dans le domaine des politiques publiques, nous privilégierons une action stratégique intégrée. Cette nécessité est imposée par les puissances étrangères. Par exemple, la Chine se distingue par une approche intégrale, combinant les dimensions militaire, économique ou encore diplomatique. Son omniprésence en mer de Chine méridionale doit être lue en parallèle des « routes de la Soie », de sa base militaire à Djibouti, de ses « trolls » sur Twitter et de la multiplication des instituts Confucius faisant la promotion de la culture chinoise.

Concrètement, le rôle du Premier ministre dans la défense nationale sera réaffirmé, dans la logique des articles 20 et 21 de la Constitution. Un ministre délégué lui sera adjoint, afin de s’assurer de la cohérence politique de nos approches dans les différents domaines concernés par la défense. Le ministère des Armées continuera à agir sur l’opérationnel. Ce retour de la stratégie globale de défense doit permettre la concrétisation de notre agenda de souveraineté : la France et l’Europe doivent se donner les moyens d’agir, sans dépendre des autres.

Le respect de la mission de l’armée comme condition nécessaire

En tant que cheffe des armées, je serai particulièrement attachée à ce que le rôle de notre armée soit scrupuleusement respecté. Comme le rappelle le code de la Défense : « L’armée de la République est au service de la Nation. Sa mission est de préparer et d’assurer par la force des armes la défense de la patrie et des intérêts supérieurs de la Nation. »

Nos armées sont aujourd’hui les premières victimes de l’affaiblissement de nos services publics, ce qui nuit au principe de disponibilité. En 2020, lors de la crise de la Covid-19, elles ont effectué un travail extraordinaire, mais elles ont avant tout suppléé à un hôpital à bout de souffle. Dans un autre domaine, la pérennisation de l’opération Sentinelle est un symptôme du manque de moyens de nos forces de sécurité intérieure. Les militaires seront donc des bénéficiaires indirects du retour des services publics.

Plus largement, en tant que cheffe des armées, j’arrêterai le « kaki-washing » qui met tout à la sauce militaire. Le statut militaire et ses exigences répondent à une mission simple : si nécessaire, assurer par la force notre sécurité. La discipline militaire n’est pas un plaisir, elle répond avant tout à un besoin d’être opérationnel à tout instant. La reproduire au travers d’un service national est donc strictement vain et inutile. Ce mélange des genres nuit à la clarté de la mission militaire et donc au lien armée-nation.

Enfin, si nous devons aux militaires la possibilité de se concentrer pleinement à leurs missions, leur statut exige également la neutralité. C’est une condition de leur cohésion et de leur acceptabilité par la société. Les événements récents comme les « tribunes de militaires » sont des entorses graves : je serai sans complaisance vis-à-vis de celles et ceux qui nuisent à la discipline, y compris les officiers généraux en 2e section.

Conclusion

Nous sommes prêts à assumer la charge du pouvoir et de notre politique de défense. Je suis préparée à être cheffe de nos armées. Présidente, je m’attellerai à renforcer le lien armée-nation, notamment au travers du Parlement et la construction de la défense européenne. Surtout, nos soldats auront les moyens de répondre aux menaces auxquelles nous faisons face, afin d’atteindre notre unique objectif : la paix.

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Texte non présenté
Nicolas Dupont-Aignan

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Pour une défense démocratique
et plus européenne
Yannick Jadot

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Toute politique de défense répond à une exigence majeure, vivre en paix. La paix non seulement comme état de non-guerre, mais bien davantage comme situation favorable à l’émancipation des individus et la concorde des sociétés. Pour répondre à cette exigence et assurer la protection de nos concitoyens et de nos intérêts nationaux, une vision écologiste de la politique de défense englobe l’ensemble des facteurs déterminant la paix, qu’ils soient sécuritaires, économiques ou environnementaux. Ce dernier facteur est de plus en plus crucial, comme nous le montrent tragiquement la guerre en Ukraine et la situation de dépendance des économies européennes aux ressources énergétiques, minières ou agricoles de Russie et d’Ukraine.

Comment assurer la paix et la sécurité dans un environnement stratégique dégradé, où les menaces grossissent ? Notre pays est engagé dans des conflits au Sahel, où nos forces sont enlisées du fait de l’absence de solution politique. Un certain nombre de pays de notre voisinage dotés de régimes autoritaires, comme la Russie ou la Turquie, menacent nos intérêts et nos valeurs démocratiques tout en étant manifestement animés de nouvelles velléités impérialistes. L’exacerbation de la rivalité entre la Chine et les États-Unis risque à tout moment de déraper en un conflit ouvert dans le Pacifique, dont les conséquences pour la France et l’Europe risquent d’être considérables.

À ces enjeux conventionnels se sont ajoutées de nouvelles menaces. Les confrontations ne sont plus strictement militaires, mais concernent la cybersécurité, l’espace, les fonds marins ou les sols. Le changement climatique et les dérèglements écologiques accentuent encore les tensions : parce qu’ils fragilisent les rendements agricoles, exposent des territoires à des événements plus extrêmes et plus fréquents, ils dégradent les conditions d’habitabilité de régions entières, exposant les populations à l’exil et aggravant les risques de conflits. Soulignant l’importance stratégique des ressources, la situation en Ukraine révèle une nouvelle fois la vulnérabilité structurelle de l’Europe à l’égard du gaz russe (mais le constat vaut pour le pétrole des Émirats) et l’urgence de la transition énergétique, y compris pour des raisons de paix et de sécurité.

Au regard d’une situation stratégique dégradée, il nous semble impossible en l’état de renoncer à une dissuasion nucléaire pleinement opérationnelle. Ce maintien des capacités stratégiques devra toutefois s’accompagner d’efforts diplomatiques accrus en vue de réduire la prolifération nucléaire, notamment vis-à-vis de l’Iran et de la Corée du Nord, tout en visant un objectif de désarmement multilatéral. Nous organiserons une conférence internationale sur le désarmement nucléaire en proposant d’élargir le processus P5 à l’Inde, au Pakistan et à Israël.

La France mettra également au cœur de ses priorités la lutte contre la militarisation de nouveaux terrains, en particulier l’espace. Nous proposerons aussi à nos partenaires internationaux la négociation de traités pour lutter contre le mercenariat et limiter les activités des sociétés militaires privées. De même, nous porterons une régulation internationale stricte des « robots-tueurs », l’homme devant toujours rester présent dans la boucle de décision.

Dès le mois d’avril, la question de notre engagement au Sahel se posera. Nous devrons faire évoluer radicalement notre approche afin de répondre aux besoins immédiats des populations et mieux prendre en compte les dynamiques sociales locales. Une intervention militaire n’est jamais à elle seule la solution à des problèmes sociaux et économiques, politiques et démographiques complexes tels que ceux que rencontre le Sahel. Elle peut et doit être, en revanche, un élément important d’une politique globale comprenant le soutien économique, une contribution au rétablissement de l’État de droit et la fourniture des services publics de base, en impliquant au premier chef les acteurs locaux. Au Mali en particulier, la situation rappelle douloureusement le précédent centrafricain, avec une implication russe très problématique. Notre réponse doit être étroitement coordonnée avec nos partenaires européens, mais aussi et surtout avec les acteurs de la région les plus directement exposés.

La montée des périls s’étend à d’autres régions du monde, notamment dans l’Indo-Pacifique, où il nous faut veiller avant tout à la sécurité de nos ressortissants, de nos territoires et de nos intérêts. Avec nos partenaires, nous devons assurer le respect du droit international, et particulièrement la libre circulation dans les eaux internationales, l’autonomie de Taïwan et l’intégrité des pays voisins de la Chine. Vis-à-vis de la Chine, notre approche ne doit et ne peut être strictement militaire. La Chine joue de la contrainte comme de l’influence, notamment via ses investissements dans le cadre des Nouvelles routes de la Soie, mais aussi à travers ses géants technologiques comme Huaweï et ses tentatives de redéfinir les normes de l’Internet. La seule réponse viable à son égard, c’est une souveraineté européenne renforcée dans tous les domaines et une action extérieure commune plus active, notamment en Afrique.

En Europe, face à la Russie, le respect du droit international, de la charte d’Helsinki et des accords conclus à la fin de la guerre froide constitueront notre boussole. Il est inacceptable que la menace militaire soit brandie pour redessiner les cartes. Nous entendons œuvrer fermement à la construction et la mise en œuvre d’une réponse européenne commune face aux menaces d’agression russe. Dans la crise ukrainienne, et après trop d’atermoiements, la France doit jouer tout son rôle pour aider à trouver une solution à la crise dans le cadre du format Normandie.

Pour autant, au-delà des tensions actuelles, la Russie est et restera un grand voisin de l’Union européenne (UE). L’Europe doit établir un cadre de relations stables et pacifiées avec elle, afin d’éviter la constitution d’une alliance durable entre la Chine et la Russie, susceptible de bloquer tout effort multilatéral visant à répondre aux crises globales, en particulier à la crise climatique, et pouvant conduire à des tensions mondiales de plus grande ampleur. L’une de nos principales priorités sera d’y contribuer. Dans ce contexte, la question de l’adhésion de l’Ukraine à l’UE, si elle doit rester ouverte, n’est pas une question d’actualité – y compris pour ce qu’elle supposerait de réformes en profondeur des institutions européennes, dont le fonctionnement est déjà très alourdi à 27. L’adhésion de l’Ukraine à l’Otan doit également rester ouverte, mais ne semble pas souhaitable à un terme prévisible.

Vers un renforcement du contrôle démocratique

Accroître le contrôle démocratique de la politique de défense sera un marqueur de la politique écologiste. Durant cette législature, le Parlement a été largement écarté du débat sur l’actualisation de la Loi de programmation militaire (LPM) 2019-2025. Nous ne l’acceptons pas. La démocratie est la condition de notre résilience : mettre tout en œuvre pour que les citoyens s’approprient la politique de défense du pays est la meilleure façon de s’assurer que nous pourrons faire face collectivement aux menaces. Concrètement, ce contrôle démocratique se manifestera par la tenue de débats parlementaires annuels sur les opérations extérieures (Opex), ainsi que par la création d’une délégation parlementaire bicamérale chargée du contrôle sur les exportations d’armement.

Aux responsabilités, tout en respectant la trajectoire budgétaire prévue par l’actuelle LPM, nous engagerons la rédaction d’un nouveau Livre blanc de la défense et de la sécurité nationale pour intégrer les évolutions de notre environnement stratégique. Il fera l’objet d’un débat et d’une validation par le Parlement. Ce Livre blanc débouchera sur une nouvelle LPM qui visera, entre autres, à garantir que nos soldats disposent bien de tous les équipements nécessaires pour nous défendre. Cette vigilance sur les équipements sera identique s’agissant des conditions de vie des militaires.

Par ailleurs, les cinq années qui viennent de s’écouler ont été exigeantes pour nos forces armées. Elles ont tout d’abord été employées à d’autres missions que militaires : si elles doivent naturellement contribuer à soutenir les services publics civils en cas de crise, ce recours n’a pas vocation à devenir la règle. L’engagement des armées ne saurait pallier ni le manque de moyens qui les frappe, ni la fragilisation qui en résulte.

La politique de défense écologiste se distinguera aussi par une attention particulière à la transition énergétique dans les armées. Nos industriels l’ont déjà prouvé : elle est une opportunité et non une contrainte. Les travaux d’Arquus autour de l’hybridation des véhicules militaires montrent qu’ils peuvent ainsi devenir plus discrets, ce qui est un atout opérationnel certain. De plus, la transition énergétique des armées doit nous permettre d’être plus autonomes quant à nos approvisionnements à l’avenir dans un monde où les ressources fossiles sont souvent détenues par des régimes autoritaires. De même, nous proposerons d’accélérer les travaux de l’Agence européenne de la défense sur l’économie circulaire dans les logiques industrielles de défense et sur les moyens du Fonds européen de défense (FED) allant à la transition.

Une politique de défense plus européenne

Aux responsabilités, nous maintiendrons nos alliances.

Tout en demeurant dans l’Otan, nous entendons faire en sorte que les intérêts stratégiques de l’Europe soient mieux pris en compte. C’est pourquoi le développement de la défense européenne sera une de nos principales priorités. Celle-ci doit éviter les redondances et viser les synergies. Comme l’autonomie stratégique de la France, l’autonomie stratégique européenne se fonde sur deux piliers : disposer de forces opérationnelles en nombre et en qualité suffisantes, et une industrie de défense souveraine répondant à leurs besoins.

Sur le premier aspect, nous soutenons la proposition du haut représentant de l’UE pour les affaires étrangères Josep Borrell de construire une force d’intervention européenne. Le cas échéant, nous favoriserons la constitution d’un noyau dur d’États afin de concrétiser cette démarche. Nous souhaitons que la règle de l’unanimité en matière de politique étrangère et de défense européenne soit modifiée pour rendre cette politique réellement opérationnelle. Il n’y a pas de politique de défense légitime sans contrôle démocratique. Comme au niveau national, nous souhaitons que le Parlement européen puisse exercer pleinement ses prérogatives dans ce domaine.

Sur l’aspect industriel, nous proposerons de renforcer et de pérenniser le FED et nous accélérerons l’harmonisation des équipements des armées européennes. En pensant les projets d’équipements de manière conjointe dès leur conception, nous renforcerons l’interopérabilité, condition de la construction d’une défense véritablement européenne. Par ailleurs, il convient de renforcer l’harmonisation du contrôle des exportations en Europe et, à terme, de mettre en place un contrôle européen des exportations d’armement. Nous proposerons dans l’immédiat à nos partenaires de remplacer « la position commune sur les exportations d’armes » par un texte juridiquement contraignant.

Si nous sommes déterminés à renforcer la politique de défense au niveau communautaire, nous sommes conscients que la construction d’une défense européenne passera aussi par des partenariats intergouvernementaux, qu’ils soient bilatéraux ou avec des groupes de pays alignés sur nos objectifs. Ces partenariats devront d’ailleurs parfois englober certains pays extérieurs à l’Union européenne et particulièrement le Royaume-Uni avec lequel il faut poursuivre et approfondir la collaboration engagée sur le terrain de la défense avant qu’il ne décide de quitter l’Union. Le partenariat stratégique franco-belge sur la capacité motorisée (CaMo) est un exemple de rapprochement qui aboutit à une interopérabilité renforcée entre nos deux pays. Sur un plan industriel, l’émergence du champion européen MBDA a été permis par la coopération entre la France et la Grande-Bretagne. Nous nous inspirerons de ces exemples concrets pour faire émerger une Europe avec des capacités souveraines.

Les écologistes sont prêts à assumer la direction de notre pays et à conduire dans ce cadre la politique de défense, en y mettant les moyens nécessaires, en vue d’accroître l’autonomie stratégique de l’Europe et de la France. Seule cette approche intégrée permettra de doter la France et l’Europe d’une résilience accrue face aux menaces qui s’accroissent aujourd’hui dans le monde.

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Questions de défense
Jean Lassalle

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Au niveau géopolitique, nous défendons une Europe des Nations, qui renoncera à ses visées fédéralistes pour être plus respectueuse de la souveraineté de ses membres. Nous partageons une même terre, les mêmes fondements religieux, philosophiques et linguistiques. Les vieilles Nations jouent encore en première division de l’Histoire.

Le nouveau contexte géopolitique, avec notamment la sortie des Britanniques de l’UE et la guerre en Ukraine, doit pouvoir constituer une opportunité pour la France, qui a vocation à être la figure de proue de cette Europe nouvelle.

Tout d’abord parce qu’elle supporte à elle seule la défense et la géopolitique de l’Europe. La France dispose également d’une géographie et d’une façade maritime exceptionnelles, qui en font un « terrain » stratégique à l’échelle européenne. D’ailleurs les États-membres vivent (sans contrepartie) sous le parapluie de la défense française.

À l’échelle du monde, la France doit redevenir un acteur inévitable du jeu diplomatique.

Pour y parvenir, le prochain Président devra prendre des initiatives pour définir les nouvelles orientations :

  • Discuter avec les Allemands de l’opportunité de se doter d’un second porte-avions.
  • Restaurer notre influence pacifique au Proche et au Moyen-Orient.
  • Créer une force de « réparation » intervenant en aval des conflits armés de par le monde pour œuvrer à la cicatrisation économique et sociale des pays meurtris.
  • Encourager les États de l’ancien pacte de Varsovie, qui vivent toujours dans la crainte de la Russie, à investir en France en matière de défense plutôt que chez les Américains.
  • Réduire drastiquement la technocratie.

Dans le cadre des enjeux de défense nationale, nous souhaitons mettre en œuvre les réformes suivantes :

  • Préparer le désengagement de l’Otan.
  • Ouvrir le Conseil de défense à la représentation nationale afin de contrôler (par référendum ou vote au Parlement) l’engagement ou le retrait des forces françaises impliquées dans un conflit.
  • Rapatrier le commandement des forces françaises des Émirats arabes unis à La Réunion.
  • Revoir les traités de défense passés avec nos anciennes colonies.
  • Permettre au Parlement de contrôler nos ventes d’armes à l’étranger.
  • Rebâtir notre industrie d’armement et d’équipement.
  • Renforcer notre 4ème armée pour la cyberdéfense, indépendante des sociétés informatiques et lui allouer un budget conséquent (un quart de celui consacré aux autres Armées).
  • Créer une Garde nationale pour doter notre armée régulière d’une force d’appoint.
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"Réarmer la France puissance"'
Marine Le Pen

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Malgré la dernière loi de programmation militaire (LPM), notre appareil de défense, militaire et industriel, ne s’est pas encore remis des amputations considérables décidées par les gouvernements successifs (de gauche comme de droite) durant ces dernières décennies. L’effort de la France en faveur de sa défense n’est toujours pas à la hauteur des enjeux alors même que nos forces armées sont sollicitées au-delà de leurs moyens et de leurs contrats opérationnels, que la deuxième zone économique exclusive du monde n’est toujours pas correctement protégée en dépit des menaces qui se multiplient à ses portes, que l’arsenalisation de tous les espaces est une réalité durable, que la prolifération des technologies ruine les traités de désarmement et incite au recours à la force, que l’arrivée de nouveaux acteurs agressifs déstabilise des régions entières dans des guerres asymétriques où les opérations ne sont pas attribuables avec certitude ou sont l’œuvre de sociétés privées, apparemment sans commanditaire, sans oublier la permanence et la vitalité des mouvements islamistes. À cela s’ajoute désormais le retour des conflits de haute intensité, la guerre en Ukraine en est un exemple criant.

Pour assumer son rôle de puissance d’équilibre, que la France doit garder au sein du concert des Nations, il nous faut réarmer notre pays.

Réarmer la France pour affermir notre souveraineté

Ce réarmement concernera bien entendu notre force de dissuasion, fondement ultime de notre indépendance. La modernisation de la force de frappe nucléaire sera poursuivie sur l’ensemble de ses composantes (sous-marine, aéroportée…), ce qui nécessitera une attention particulière à l’ensemble de la filière industrielle, y compris dans sa composante civile.

L’accent sera également placé sur un investissement majeur concernant les moyens de renseignements spatiaux afin de disposer d’une capacité d’alerte avancée, de surveillance et de riposte en toute autonomie. Comme dans les années à venir la France devra certainement mener des opérations dans l’espace, nous devrons disposer de l’ensemble des moyens nécessaires (satellites, avion spatial, lanceurs réutilisables) pour protéger cette nouvelle frontière. L’espace étant lié à la dissuasion, la pérennité de la filière de lanceurs spatiaux (Ariane 6) sera particulièrement suivie, notamment par l’accès aux marchés civils (et non pas seulement étatiques) du lanceur européen. Un Cloud souverain sera également mis en place pour protéger les données des armées et de leur ministère.

Enfin notre souveraineté est, bien entendu, territoriale ; le renforcement des moyens de protection de notre Outre-mer, qualitativement et quantitativement, sera lancé notamment dans la région du canal du Mozambique et plus largement dans la région Indo-Pacifique.

Être prêt au combat

Il faut ensuite réarmer pour être prêt au combat de haute intensité dans la durée. Le premier axe d’effort sera le lancement d’une rapide revue capacitaire pour orienter la LPM dans le sens d’une hausse du format matériel (frégates de haute mer, avions d’armes, ravitailleurs et drones, véhicules de combat et du génie, artillerie, etc.) avec l’objectif d’anticiper les besoins des armées sur le long terme et d’éviter les obsolescences. Le deuxième axe sera celui de l’entraînement avec un réaménagement du volume des opérations extérieures (Opex) et de Sentinelle, des investissements dans les infrastructures technico-opérationnelles et l’allongement de la durée des manœuvres et de leur complexité. Le troisième axe sera celui d’une hausse majeure des budgets destinés à la maintenance opérationnelle des matériels. Trop faible et trop disparate, celle-ci fera l’objet d’un investissement majeur tout au long de la LPM au sein des structures dédiées et des contrats opérationnels avec l’industrie nationale (le modèle de plateau permanent en usage pour les Rafale et l’A400M, sera étendu aux autres plateformes des armées).

Enfin, notre réarmement visera à combler les lacunes de notre appareil de défense : le format humain de chacune des armées devra être revu à la hausse. Un important effort de recrutement sera donc engagé dans la durée, l’actuel étant trop modeste pour « être et durer » sur plusieurs théâtres d’opérations. Un tel objectif est naturellement incompatible avec une éventuelle application du droit européen sur le temps de travail aux armées. Ensuite, il faudra retrouver un bon niveau de stocks de munitions, ce qui supposera d’accélérer les procédures de contractualisation, un effort accompagné au sein de l’industrie pour augmenter les cadences, voire le retour de chaînes de production sur le territoire national. Et enfin, nous entamerons une remise à niveau générale de toutes les infrastructures de la Défense (lycées militaires, classes préparatoires, écoles de formation, terrains de manœuvres, infrastructures technico-opérationnelles) afin de disposer d’un socle solide pour la formation, la simulation et l’entraînement. Le Service de santé des armées (SSA) devra également faire l’objet d’une remise à niveau avec des moyens importants, tant humains que matériels

Un outil de défense pour une France puissance d’équilibre

Mon projet en matière de défense vise à redonner à la France un outil de défense capable de lui faire jouer de nouveau son rôle de puissance d’équilibre, écoutée et respectée.

Cette politique des mains libres passera tout d’abord par le retrait du commandement intégré de l’Otan, afin de renforcer notre statut de puissance souveraine, notre indépendance diplomatique et militaire, et de renforcer la libre définition de l’usage de notre force de frappe nucléaire. Il s’agira ensuite de discuter un nouvel accord stratégique avec les États-Unis et de lancer des instances de dialogue avec les grandes puissances mondiales, mais aussi d’entamer une nouvelle concertation avec les Britanniques, dans la suite du traité de Lancaster House.

En outre, partant du constat d’une profonde et irrémédiable divergence de vues doctrinale, opérationnelle et industrielle avec Berlin, notamment dans le domaine de la dissuasion nucléaire et de l’exportation d’armement, nous mettons fin aux coopérations structurantes engagées depuis 2017, système de combat aérien du futur (Scaf) ou char lourd, qui ne correspondent pas à notre vision d’une défense souveraine et retirerons bien sûr notre soutien à la revendication allemande d’un siège permanent au Conseil de sécurité des Nations unies.

Les trois leviers du réarmement

Une nouvelle gouvernance morale témoignant de la reconnaissance de la Nation aux armées

Une nouvelle école de pensée stratégique doit émerger pour analyser les contextes géostratégiques et en tirer des leçons aussi innovantes que par le passé (sur les chars, la dissuasion, la mer et ses enjeux…). Cela passera aussi par le retour aux grandes traditions militaires (célébrations des saints patrons des armes, des commémorations…) ; par la création de nouveaux uniformes de l’Armée de terre ou encore la reconnaissance des services (médailles, monuments, cérémonies ou aides à la reconversion). Enfin, nous lancerons la revalorisation générale de la condition militaire, considérée comme à la fois la reconnaissance de la Nation des grandeurs et servitudes du métier des armes, mais aussi comme un moyen très concret d’assurer aux armées l’attractivité et la fidélisation des engagements (revalorisation des soldes, primes, etc.).

Un budget à la hauteur des ambitions

La prochaine LPM fixera un objectif de 55 milliards d’euros pour le budget de la défense à l’horizon 2027 avec l’exclusion des budgets des Opex, financés sur le budget général de l’État et non sur celui de la défense.

Le retour à une grande politique nationale dans l’armement

Il sera fait, nettement, opposition – en vertu de l’article 346 du Traité de l’Union européenne – à la schizophrénie de la Commission européenne qui, d’un côté, souhaite financer l’industrie par le Fonds européen de défense (FED) et, de l’autre, l’exclure des financements au « nom de labels », par exemple, le label ISR (investissement socialement responsable). Afin de pallier le désengagement éventuel des banques dans le financement de certaines sociétés d’armement et d’investir dans les capitaux de sociétés aux technologies cruciales qui pourraient être vendues par leurs actionnaires, les industries de défense auront une place de premier plan parmi les investissements du fonds souverain qui sera mis en place dès le début du quinquennat. Le budget des « études amont » (R&D) sera porté à 1,5 milliard d’euros par an sur la durée de la LPM.

Renforcer la politique d’exportation

Comme la politique d’armement est un levier puissant dans les relations internationales, un effort particulier sera fait sur les exportations. Cela passera par la création d’un secrétariat d’État de mission chargé de l’exportation ayant autorité sur les services compétents de l’État pour animer au jour le jour un effort de politique de soutien, mais aussi par le renforcement des équipes de soutien export au sein de la Direction générale de l’armement (DGA) et des armées.

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Tout faire pour empêcher la spirale guerrière.
Ne rien négliger pour s’y préparer

Emmanuel Macron

Mentions : "terror-" (2) - "Sentinelle" (1) - "attentat" (0) - "mer" (2) - "-marin-" (3) - "Marine" (0) - "ultramarin/outre-mer" (1)

Un environnement stratégique qui se dégrade

Nous vivons actuellement une période d’accélération stratégique. Le modèle qui avait façonné les relations internationales dans la période post-guerre froide est définitivement arrivé à son terme. Depuis plus d’une dizaine d’années, les grands équilibres stratégiques, économiques, technologiques et militaires sont remis en cause. La menace terroriste est toujours présente, le changement climatique et les crises environnementales demeurent porteurs des gènes des prochaines troubles, et le monde se fracture profondément.

De nouvelles affirmations de puissance replacent le rapport de forces au premier plan des relations internationales, au détriment du dialogue et des traités internationaux. Le réarmement mondial, avec des démonstrations technologiques, se poursuit et laisse présager un retour des affrontements plus durs, y compris dans les conflits régionaux. Les espaces communs (numérique, spatial, maritime), qui sont désormais les artères vitales de nos sociétés mondialisées, deviennent le ferment de nouvelles stratégies de puissance et le terrain privilégié des rapports de force. Des stratégies hybrides sont mises en œuvre dans le cadre d’une véritable guerre d’usure des démocraties. Enfin, bien au-delà des seules problématiques de défense, la lutte acharnée entre grandes puissances pour acquérir la suprématie des nouvelles technologies est porteuse de risques graves pour notre indépendance. C’est donc dans un monde plus incertain et plus instable que se jouent aujourd’hui les conditions de notre sécurité.

La militarisation actuelle des relations internationales est une réalité, mais elle ne doit pas être une fatalité. C’est pour cela que nous devons, avec nos partenaires européens, être à la tête du combat pour renforcer le multilatéralisme et rétablir la primauté du dialogue et du droit sur la force. Nous refusons de nous inscrire dans une logique assumée de compétition, où seule primerait la loi du plus fort. Nous refusons de considérer que la spirale guerrière qui se dessine sous nos yeux est inéluctable. Nous voulons, avec l’immense majorité des États-membres des Nations unies, un ordre multilatéral fondé sur le droit, où le recours à la force est régulé, où les engagements sont respectés, où les droits créent des obligations qui s’appliquent à tous…

Il nous faut, dans le même temps, entretenir les conditions de notre souveraineté et de notre autonomie stratégique afin de pouvoir faire entendre notre voix avec force et pouvoir répondre à ceux qui n’entendraient pas l’appel de la Raison.

Assurer la souveraineté de notre pays

Dès ma prise de fonctions, en 2017, j’ai décidé d’arrêter l’érosion de nos capacités militaires, entamée depuis trop longtemps, grâce à une loi de programmation militaire (LPM) ambitieuse dont la trajectoire budgétaire inédite permettra de porter l’effort de défense de notre pays à 2 % de notre PIB. Les engagements pris alors ont tous été tenus. La LPM 2019-2025 a été, de manière inédite, réalisée à l’euro près. Elle sera poursuivie jusqu’à son terme.

Au cours du prochain quinquennat, avant la fin de l’actuelle LPM, nous réaliserons une nouvelle Revue stratégique et nous présenterons une nouvelle loi de programmation militaire afin de préciser les modalités de la poursuite de notre effort. Mais notre souveraineté ne doit pas se décliner seulement en terme militaire, mais aussi de manière plus large. Nous lancerons donc aussi un examen des conditions de notre souveraineté, nationale et européenne, et de notre indépendance dans tous les domaines, militaire, économique, technologique, énergétique, sanitaire, etc.

La modernisation de nos armées est désormais entamée et l’innovation a été placée au cœur de cette transformation. Cette future LPM portera un modèle socle de nos capacités à l’horizon 2030, dont l’ambition est de redonner à nos armées les moyens modernisés de leurs missions. L’enjeu des prochaines années sera d’adapter nos armées en permanence aux nouvelles menaces, dont nous voyons chaque jour l’expression croissante, mais aussi de les rendre plus résilient aux nouveaux types de conflictualité et aux affrontements plus durs qui se dessinent.

Je me suis exprimé sur notre capacité de dissuasion nucléaire lors de mon intervention devant l’École de Guerre le 7 février 2020. Je demeure intimement persuadé que notre stratégie de dissuasion, strictement défensive, conserve aujourd’hui toutes ses vertus stabilisatrices, et demeure un atout particulièrement précieux dans le monde de compétition des puissances, de désinhibition des comportements et d’érosion des normes qui, aujourd’hui, se dessine sous nos yeux. La France s’appuie au quotidien sur les deux composantes nucléaires océanique et aérienne. J’ai pris les décisions nécessaires au maintien de leur crédibilité opérationnelle dans la durée.

Notre souveraineté s’appuie également sur une capacité autonome d’analyse de situation par le renseignement, pour lequel nous faisons un effort important dans le cadre de l’actuelle LPM et que nous continuerons à renforcer, en particulier en prenant en compte les nouvelles formes et les nouveaux espaces de conflictualité. C’est dans ce cadre que sera construit, dès 2024, un nouveau siège de la DGSE.

La prévention des crises continue d’être l’un des fondamentaux de notre diplomatie nationale et européenne. C’est tout le sens de nos dispositifs prépositionnés en Afrique et de nos missions navales sur tous les océans. Nous continuerons à promouvoir la coordination des moyens européens dans de telles missions. Nous avons commencé avec l’adoption d’une présence maritime coordonnée dans le golfe de Guinée et dans le détroit d’Ormuz. Nous serons les promoteurs de l’extension de ce dispositif à d’autres zones comme l’Indo-Pacifique.

Notre autonomie stratégique s’appuie enfin sur une capacité d’intervention robuste et moderne que nous renforçons actuellement dans tous les milieux afin d’être capables de mener des opérations extérieures, seuls ou en coalition, pour assurer la paix et la sécurité de nos compatriotes et la défense de nos intérêts. Dans ce cadre, nous pouvons noter avec satisfaction la disponibilité accrue de nos partenaires européens à participer à ces missions d’intervention.

Compétition dans les espaces communs, hybridité et résilience : les nouveaux enjeux

Désormais, il nous faut aussi prendre en compte la compétition croissante dans les espaces communs, et renforcer nos capacités de protection et de résilience face à une évolution des modes de conflictualité.

D’abord, il convient de consolider le droit international dans les espaces communs afin de les réguler et d’éviter que s’y développent des zones de non-droit propices à la confrontation. Mais il nous faut aussi y renforcer nos capacités de défense. À cet effet, nous créerons un commandement de l’intervention sous la mer dans la Marine nationale afin de répondre aux stratégies agressives de « Seabed Warfare » développées par certaines puissances. Nous renforcerons également nos capacités de protection par une augmentation des capacités de l’Agence nationale de sécurité des systèmes d’information (ANSSI) et un élargissement de ses compétences d’appui à tous les secteurs sensibles étatiques et civils. Nous poursuivrons enfin le déploiement volontariste de notre stratégie spatiale décidée en 2019.

Face aux nouvelles formes de conflictualité, dont les menaces hybrides et le terrorisme, nous devons également renforcer la résilience de l’État. Afin de mieux coordonner les efforts déjà entrepris dans ce domaine, nous créerons, auprès du Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale (SGDSN), une fonction de « coordonnateur national de résilience de l’État » en charge d’une structure d’alerte et d’analyse des stratégies hybrides. Il sera chargé d’animer le travail interministériel et de définir une stratégie nationale de lutte contre les menaces hybrides et de résilience de l’État.

À l’instar des postures permanentes de sauvegarde maritime et de sécurité aérienne, et sans remettre en cause le cadre juridique relatif aux conditions d’emploi des armées sur le territoire national, nous instaurerons pour les armées une posture permanente de protection du territoire national, englobant les opérations actuelles (Sentinelle, Résilience, Harpie…) ainsi que la défense opérationnelle du territoire revitalisée, afin d’optimiser et d’étendre nos capacités de prévention, de protection et d’intervention au profit de nos concitoyens et des installations sensibles. Nous doublerons le volume des réserves opérationnelles des armées en le portant à 80 000 femmes et hommes, en priorisant le recrutement des jeunes.

Dans ce nouveau contexte de contestation des espaces communs et de stratégies hybrides de déstabilisation, nos territoires ultramarins présentent une sensibilité particulière en raison de leur caractère maritime et de l’éloignement de la métropole. Un effort particulier sera porté à leur profit avec notamment l’augmentation, et le durcissement à terme, des moyens militaires qui y sont stationnés et l’implantation de structures de protection contre les stratégies hybrides.

Union européenne et Otan

Si la souveraineté et l’indépendance de décision nationale demeurent les fondamentaux de notre politique de défense, elles ne doivent pas, bien au contraire, être opposées à la montée en puissance de la défense européenne. Les Européens ont une communauté de destin et un rôle particulier à jouer dans le monde de demain. Ils ne peuvent pas être les spectateurs d’un monde en profonde recomposition et ne pas s’intéresser à ce qui se passe sur notre propre continent ou dans son voisinage. C’est pourquoi, nous avons inlassablement œuvré avec nos partenaires pour le renforcement de la coopération européenne de défense au travers d’initiatives comme le renforcement de la Coopération structurée permanente, la création d’un Fonds européen de défense et de l’Initiative européenne d’intervention. Dans le cadre de la présidence française de l’UE, nous aurons à parachever l’exercice de la Boussole stratégique européenne qui va donner un cadre à notre action commune, nous permettre de bâtir des réponses concrètes avec de nouveaux acteurs, de nouvelles méthodes, de nouvelles formes de coalitions, mais aussi innover, investir résolument et collectivement dans les technologies d’avenir.

Enfin, en complément de nos alliances et afin de renforcer notre rôle de puissance d’équilibre, nous consoliderons nos partenariats stratégiques, sur des valeurs et des objectifs partagés, partout dans le monde : dans les Balkans et en Méditerranée, en Afrique, au Moyen-Orient, en zone Indo-Pacifique, en Amérique latine. Nous renforcerons également notre stratégie d’influence, nationale et européenne, dans toutes les organisations internationales civiles et militaires.

L’innovation

Le grand défi des années à venir sera la compétition technologique entre les grandes puissances. Nous ne pouvons pas être absents de cette compétition acharnée, qui est essentielle pour notre indépendance. Nous accélérerons notre réponse à la compétition technologique, en particulier par une innovation de défense encore plus accrue. La création de l’Agence de l’innovation de défense en 2018 et la hausse importante des crédits consacrés à la R&T ont été les premières étapes. Au cours de la prochaine LPM, nous poursuivrons les investissements dans le domaine de l’innovation, pour dépasser le milliard d’euros qui leur est aujourd’hui consacré. Un effort particulier sera porté sur la dualité civil/militaire et l’établissement de partenariats renforcés avec les PME partout sur le territoire. Nous continuerons à identifier et prioriser les innovations de rupture (batteries, intelligence artificielle, hypersonique, drones, lutte anti-drones, armes à énergie dirigée, technologies quantiques…).

Ce sera également un axe prioritaire au sein de l’Union européenne, dans laquelle nous continuerons à développer nos outils et projets. Nous contribuerons aux travaux pour doter l’Union européenne d’une feuille de route sur les technologies critiques et la réduction des dépendances stratégiques.

Les femmes et les hommes de la défense au cœur de la nation

Au cœur de la nation se trouvent les femmes et les hommes de nos forces armées. Leur abnégation et leur engagement sont admirables et nous sont essentiels. La LPM 2019-2025 a été construite à « hauteur d’Homme » afin d’améliorer leur quotidien et la vie de leurs familles. Nous le leur devions. Nous continuerons à défendre la singularité militaire, qui est indissociable de l’esprit de défense et essentielle parce que nous préparons ainsi l’avenir de nos armées.

Nous devons aussi renforcer notre esprit de cohésion nationale. C’est le sens du service national universel, que nous avons lancé et que nous renforcerons en tenant compte du retour d’expérience des deux premières années. Les armées, qui cultivent au plus haut point l’esprit d’équipe et portent la solidarité en tant que valeur primordiale, font déjà un travail formidable dans l’éveil à la citoyenneté et à la nation de notre jeunesse. Elles y prendront une part encore plus importante. Nous procéderons au renforcement des structures existantes (service militaire adapté, service militaire volontaire…), à la multiplication des initiatives vers la jeunesse au sein du lien « Défense/Nation ». Nous ouvrirons plus largement les lycées militaires, aux jeunes gens méritants, de métropole et d’Outre-mer, de situation sociale modeste. Nous augmenterons sensiblement, dans toutes les forces armées, les structures de type « École des mousses » pour offrir une perspective de servir le pays aux jeunes souhaitant quitter le système éducatif tôt.

Nous voulons enfin une politique mémorielle plus large et porteuse de messages. Nous proposerons aux membres des associations du monde combattant, dont l’exemple est particulièrement inspirant, de nous aider dans cette tâche essentielle pour notre pays. Nous organiserons rapidement avec elles des assises de la mémoire et de la citoyenneté, auxquelles je participerai, afin de réfléchir ensemble à la liaison entre transmission de la mémoire et développement de la notion de citoyenneté dans la jeunesse.

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Depuis cinq ans nous avons pris ensemble un tournant essentiel pour l’avenir de notre pays et de notre continent. La sécurité et la défense de la Nation sont au cœur des responsabilités du chef de l’État, chef des armées. Les enjeux de cette nécessaire modernisation de nos armées sont importants et décisifs pour la maîtrise de notre destin. L’inscription de notre stratégie de défense dans le temps long est essentielle. Notre ambition nationale est claire : avoir une défense française, forte et souveraine, afin d’être moteur au sein de nos alliances, pour la sécurité de nos concitoyens et de notre continent. Nous devons, dans le même temps, persévérer avec nos partenaires de l’UE afin de doter l’Europe des moyens nécessaires à notre sécurité collective et l’engager dans la compétition technologique mondiale, car c’est à l’échelle européenne que nous répondrons aux immenses défis qui se dressent devant nous. Nous pouvons enfin compter sur la force de notre jeunesse, dans laquelle j’ai une profonde confiance, et lui redonner les moyens et l’envie de « faire Nation ».

*

L’intérêt de la France, c’est d’être indépendante,
non-alignée et altermondialiste.
La paix des Français est à ce prix !
Jean-Luc Mélenchon

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Dans le cadre de la Ve République, la défense et la politique internationale sont des responsabilités directes et personnelles du président de la République. Pour ma part, ces sujets ont mon intérêt depuis les débuts de mon militantisme et j’ai noué dans le temps des relations de confiance avec les militaires autant qu’avec les textes des penseurs de la guerre.

Hélas, ces questions restent des parents pauvres des campagnes électorales. Le moment rappelle pourtant qu’il est souhaitable de ne pas les découvrir au moment d’accéder à la magistrature suprême.

La guerre en Ukraine, l’enlisement au Sahel, le déséquilibre de la balance commerciale, la dépendance énorme envers la Chine ou bien d’autres fournisseurs de matières premières : les derniers présidents de la République ont négligé de penser au futur la place et le rôle de la France dans le monde. Ils n’ont pas proposé de vision qui puisse fédérer, aussi bien notre peuple que nos partenaires.

Dit simplement : je défends l’idée d’une France indépendante et non-alignée. Depuis environ quinze ans, la France a opté pour l’alignement sur les positions étasuniennes. Le résultat est funeste pour nous. Il l’est aussi pour le monde. La France n’est plus considérée comme un interlocuteur crédible et distinct des États-Unis d’Amérique. On l’a vu dans les tentatives d’existence diplomatiques d’Emmanuel Macron avec la Russie. Le Kremlin a plusieurs fois indiqué que Paris était un acteur de second rang. Nous n’avons jamais vraiment eu la main. Pour peser, la France doit se donner les moyens intellectuels et militaires du non-alignement. Ma doctrine est claire : ni Moscou, ni Washington, ni Pékin, mais Paris ! C’est une question d’efficacité et de lucidité.

Nous sommes dans une période où des puissances, apparemment amies, se comportent en même temps comme des rivales, des concurrentes, voire des ennemies. Il n’y a aucune illusion à nourrir. Cela ne signifie pas qu’il faille s’isoler. Le non-alignement n’est pas l’isolement. Et ce n’est pas non plus la neutralité. Le choix confirmé en défense du droit international existant ou à amender ou à produire ne permet pas la neutralité. Nous devons parler à tous, comprendre les points de vue ainsi que les intérêts – à commencer par les nôtres – et parler net pour faire prévaloir la paix.

Dans notre cas, il faut admettre les faits : les États-Unis d’Amérique ne conçoivent pas l’amitié en dehors d’une relation de vassalité. Le retour dans le commandement intégré de l’Otan en 2008 était présenté comme un pari pour peser. Il a échoué. L’incapacité des dirigeants à s’émanciper de la tutelle étasunienne est patente. Voyons l’absence de réaction lorsque le contrat de sous-marins avec l’Australie a été saboté. De même, nous avons adopté trop facilement le vocable « d’Indopacifique » et l’imaginaire étasunien qu’il charrie. Les États-Unis d’Amérique pensent à une ligne de la Californie à l’Inde en passant par Hawaï, Guam et le Japon. La France devrait avoir à l’esprit une ligne de Mayotte-La Réunion à la Polynésie française en passant par la Nouvelle-Calédonie. En nommant si mal les choses, les erreurs vont se multiplier. Dans cette région du monde aussi, je ferai valoir notre singularité.

Pour complaire aux États-Unis encore, Emmanuel Macron a accepté l’installation du « centre d’excellence » spatial de l’Otan à Toulouse. Ce serait la première fois depuis le général de Gaulle que nous accueillerions des forces étrangères en permanence sur notre territoire et cela sans discussion au Parlement. Compte tenu des habitudes des États-Unis d’Amérique en matière d’espionnage du gouvernement français, c’est inquiétant. J’annulerai cette décision. J’organiserai la sortie de la France de l’Otan.

Emmanuel Macron avait tout misé sur l’Europe de la défense. Il a commis une double erreur. Du point de vue des principes, cette Europe de la défense est impossible. La défense est par excellence une politique de souveraineté. Or, la souveraineté réside dans le peuple et il n’y a pas un peuple européen, juridiquement. Il y a des peuples aux intérêts et aux visions divergentes. La plupart des États européens ne conçoivent pas leur défense en dehors de la sphère étasunienne. Peut-être que la guerre en Ukraine ébranlera leur confiance aveugle. Rappelons-nous tout de même qu’Annegret Kramp-Karrenbauer, ministre de la Défense d’Angela Merkel, qui déplore aujourd’hui l’impréparation européenne face à la Russie, avait asséné qu’il fallait en finir avec « l’illusion » de l’autonomie stratégique européenne.

Si la real politique conduit au cynisme, l’irreal politique mène à l’abîme. On ne peut indéfiniment prendre ses rêves pour des réalités. En dépit du mythe du « couple franco-allemand », nous avons subi nombre de lâchages de la part du gouvernement fédéral allemand. Dans le domaine spatial, Berlin s’est donné pour objectif de supplanter la France, comme écrit explicitement dans son Livre blanc. Depuis, l’Allemagne est devenue temporairement première contributrice de l’Agence spatiale européenne, a dénoncé l’accord de Schwerin, développe un projet de plateforme de lancement qui doit concurrencer Kourou… Dans le domaine de la défense, elle a torpillé le programme de patrouilleur maritime ; la création de KNDS a considérablement marginalisé Nexter ; le projet de char du futur se fait avec la participation indue de Rheinmetall et le projet d’avion du futur vise à capter des savoir-faire que l’Allemagne ne possède pas… La relation doit être assainie, et nous ne tendrons pas l’autre joue.

Face à tout cela, Emmanuel Macron n’a pas réagi. Il s’est entêté et n’a pas été cohérent. Il a négligé la singularité de la France. Elle est une nation universelle et non « occidentale ». Elle possède le deuxième territoire maritime du monde. Sa plus longue frontière maritime est avec l’Australie. Sa plus longue frontière terrestre est avec le Brésil. Elle siège en permanence au Conseil de sécurité de l’ONU. Sa langue est partagée par plus de 300 millions de personnes. Sa parole est encore attendue dans le monde. Elle n’a pas à se rallier à un camp. C’est d’autant plus important désormais. La crise écologique met en question la survie même de l’humanité. Les catastrophes, les épidémies, l’aggravation des tensions liées aux pénuries en eau, alimentation, matières premières, tout indique qu’il faudra réussir à coopérer. La mondialisation capitaliste, qui met la concurrence et l’accumulation au sommet de la hiérarchie des normes, est donc non seulement obsolète, mais dangereuse pour les sociétés dont les inégalités ainsi aggravées fragilisent la cohésion et l’unité. C’est pourquoi je propose une diplomatie altermondialiste. Cela signifie un choix de relations au monde. Militairement, nous protégeons exclusivement nos frontières et notre espace maritime. Politiquement, notre géopolitique est celle des coalitions réunissant les États qui veulent agir collectivement au service de l’intérêt général humain. Son objet est la production de nouveaux traités et accords internationaux concernant la protection des biens communs et le respect des frontières, sauf décision contraire démocratiquement prise par les peuples souverains.

Des coopérations avec nos voisins sur tous les continents sont possibles, elles éloigneraient les risques de confrontation. J’ai proposé la constitution d’une force de prévention et de lutte contre les catastrophes naturelles, sous l’égide de l’ONU. La lutte contre les incendies, les inondations et pour la dépollution de notre mer commune sont indispensables autour du petit bassin méditerranéen. J’ai proposé aussi la création d’une université francophone des métiers de l’espace. C’est un enjeu majeur pour le continent africain, auquel la traite et la colonisation ont volé son histoire. Il est dans l’intérêt de la France d’aider à empêcher qu’on lui vole son avenir.

D’une manière générale, nous devons récuser une conception purement militaire de la puissance. Bien sûr, il ne s’agit nullement d’y renoncer. La force est une garantie dont nous devrons toujours pouvoir disposer. L’actualité le rappelle. Elle est aussi un moyen de se faire entendre. En revanche, elle ne suffit pas à définir le genre de puissance que peut être la France. La grandeur de notre pays tient à son rayonnement intellectuel, à l’attrait qu’il exerce sur les esprits les plus brillants de la planète, à la générosité dont il sait faire preuve, à sa capacité à faire primer le droit. Ces dernières années, le gouvernement n’a pas été à la hauteur. Il a fermé la porte des études à de nombreux francophones en augmentant les frais d’inscription à l’université ; il n’a pas pris position pour la levée des brevets sur les vaccins ; il a poursuivi sa fuite en avant en vendant des armes à des États violant manifestement les droits humains, en particulier à l’Arabie saoudite et à l’Égypte.

Il a dilapidé une grande part de notre crédit en Afrique de l’Ouest. Quoique la dispute avec la junte qui dirige le Mali soit juste, elle est l’issue prévisible de l’obstination d’Emmanuel Macron. Les élus insoumis ont appelé durant des années à établir un plan concerté de retrait de nos forces avec les autorités maliennes, l’ONU et l’Union africaine. Emmanuel Macron n’a malheureusement consulté personne et négligé les aspirations sociales et démocratiques de la population. Le non-sens de la « guerre au terrorisme » qui avait motivé la guerre en Afghanistan a produit des effets comparables au Mali. Cette guerre sans fin a usé les hommes et le matériel, et nous a rendus indisponibles pour d’autres engagements. La mission Sentinelle a fait de même, du reste.

Désormais, il faut organiser le retrait sans que nos soldats en pâtissent. Ils ont déjà payé un lourd tribut. Le sentiment qu’on ne leur en sait pas gré est fort et amer. Il faudra désamorcer les rancœurs. Compte tenu du nombre de Français là-bas, de Maliens ici et du nombre de binationaux dans les deux pays, il est impossible de rester durablement fâchés. Pour renouer la confiance, des gestes devront être faits de part et d’autre. Il faudra de la transparence : nous rediscuterons sereinement et ouvertement les accords de coopération que nous avons avec les pays de la région. L’opacité qui entoure souvent ces sujets nous nuit terriblement. Certains essaient de manipuler les opinions publiques, mais ce n’est ni nouveau ni inévitable. Des mécanismes de contrôle de l’exécutif par les parlementaires et une plus grande publicité donnée aux discussions rendraient les rumeurs moins dangereuses.

En matière de défense, spécifiquement, il faut faire le bilan de ces années d’engagement et préparer l’avenir. La Revue stratégique de 2017 était un simple catalogue de menaces. Je ferai donc rédiger un Livre blanc pour préparer une nouvelle loi de programmation militaire (LPM). En attendant, la hausse des crédits prévue sera respectée.

Il est acquis que l’espace, le cyber et la mer sont les milieux qu’il faut désormais investir massivement, par exemple en développant une flotte de drones sous-marins. C’est indispensable pour protéger notre souveraineté et éviter toute surprise. Je commanderai un audit serré des menaces qui pèsent sur notre dissuasion nucléaire. Elle demeure la clé de voûte de notre défense. Néanmoins, le lancement du chantier des SNLE 3G ne peut être décidé à la légère. Les ruptures technologiques successives et de plus en plus rapides obligent à réfléchir aux stratégies que nous devrions adopter si, peu après leur mise à l’eau, autour de 2040-2050, ces sous-marins n’étaient plus la garantie ultime de notre sécurité. L’une de ces alternatives pourrait être une « dissuasion spatiale ». Fondée sur des capacités déjà existantes ou en cours de développement, elle pourrait par exemple permettre l’anéantissement total des systèmes d’information et de communication d’une puissance, un dommage de nature à dissuader quelque puissance que ce soit de nous agresser. Ce changement n’est pas acquis, mais il donne une idée du genre de liberté intellectuelle que je veux donner aux futurs rédacteurs du Livre blanc. Il offrirait aussi une piste pour une dénucléarisation négociée du monde, puisque le nucléaire militaire deviendrait inutile.

Pour nous mettre en situation de faire face aux transformations de la guerre, nous devrons faire preuve de discernement et d’esprit de conséquence. L’hypothèse de la guerre de haute intensité doit être abordée ainsi. Il est clair que notre armée actuelle n’est pas taillée pour une guerre conventionnelle face à un État de premier ordre. Il faut y travailler sérieusement, mais cela ne signifie pas qu’il suffirait d’augmenter le budget pour se hisser à hauteur du besoin. Pour ma part, je le dis, il s’agit de protéger la population et le territoire lorsque la dissuasion nucléaire n’est pas suffisante ou quand elle est inopérante. Il s’agit aussi de pouvoir agir en coalition ou de faire face à une conjonction de crises et d’agressions opportunistes : une accumulation de crises dans les Outre-mer et dans l’Hexagone, des catastrophes naturelles, une épidémie, des cyberattaques et des violations de notre territoire peuvent survenir ensemble. Ce sont les hypothèses d’engagement majeur les plus crédibles du fait de la crise écologique. Nous devons nous y préparer : avoir la masse et la capacité d’encaisser et de se relever pour dissuader et faire face. Il serait trop simple d’attendre le retour pur et simple des guerres symétriques tant, du moins, que la France refuse d’être enrôlée dans le camp d’une ou l’autre des superpuissances qui cherchent des alliés pour asseoir leur hégémonie.

Pour la partie militaire, le retour de la conscription devra être l’occasion d’une pensée renouvelée sur la défense passive de masse dont nous serions capables en cas d’agression.

Pour faire face à ces scénarios, la France doit disposer de deux leviers : une industrie de défense souveraine et performante, et une population éclairée, consciente et prête à faire face. De là se déduit notre volonté de former un pôle public de l’armement sous la supervision de la DGA et l’instauration d’une conscription citoyenne. Le pôle public permettra de mobiliser notre industrie pour satisfaire les besoins de nos armées, des petites munitions aux gros équipements, au lieu de nous concentrer prioritairement sur les perspectives à l’export. Ce recentrage permettra également de développer des technologies duales et concourra à la planification écologique. En partant des besoins civils et militaires, et en les mutualisant, cette stratégie de planification donnera aux industriels la masse critique et le carnet de commandes nécessaires au développement des programmes les plus ambitieux. Ce pôle public mettra fin à la doctrine du « faire faire », privatisation qui ne dit pas son nom et déqualifie le personnel militaire et civil des armées, remplacé par des prestataires bien moins fiables et compétents.

La conscription citoyenne aura un volet militaire pour une partie de la classe d’âge de dix-huit à vingt-cinq ans, garçons et filles, qui ne pourra être mobilisée en Opex. Sur la base du volontariat, sans casernement, rémunéré à 1 400 € par mois, il permettra d’abonder une garde nationale, constituera un vivier de professionnels important pour certaines spécialités en tension et facilitera le recrutement. Ce sera un des éléments décisifs de la réappropriation des questions de défense par le peuple, condition nécessaire de la démocratie. L’autre partie de la classe d’âge participera à un service civil dans les différents grands services de l’État, dont la police, la gendarmerie, la protection civile, les eaux et forêts. Ils formeront ensemble l’armature d’une société « résistante et récupérante » et dans laquelle les citoyens confrontés à une crise ne restent pas les bras ballants, comme ce fut le cas lors du confinement.

Ce sont là quelques-unes des mesures les plus structurantes que je propose pour assurer notre défense. Je m’en tiens à l’épure, mais l’ensemble des propositions est rassemblé dans un document en ligne :

https://melenchon2022.fr/livrets-thematiques/defense/

J’espère qu’il pourra satisfaire la curiosité du lectorat de la Revue Défense Nationale.

*

Faire de la France une puissance
stratégique de premier rang
Valérie Pécresse,

Mentions : "terror-" (2) - "Sentinelle" (0) - "attentat" (0) - "mer" (0) - "-marin-" (0) - "Marine" (0) - "ultramarin/outre-mer" (0)

Rarement, la France n’aura été si proche de la sortie de l’Histoire. Le temps des dividendes de la paix, issus de la fin de la guerre froide, nous a rendus pusillanimes au plan diplomatique et naïfs au plan militaire. La guerre en Ukraine révèle les turpitudes françaises : le monde réarme, les puissances accroissent leurs sphères d’influence, et nous regardons ailleurs. Si la prise de conscience est violente parce que tardive, pire encore serait une absence de réponse. C’est la raison pour laquelle il faut redéfinir le rôle de la France dans le monde compte tenu des menaces qui nous entourent et qui se font pressantes ; en tirer toutes les conséquences en matière budgétaire afin de pouvoir donner à nos armées le format et les équipements nécessaires à notre sursaut national.

L’Ukraine, précisément, nous rappelle que la paix n’est jamais un acquis historique définitif. Si dans ce conflit, la réaction de l’Europe ne peut être militaire, nous pouvons saluer sa réactivité et la mise au point immédiate de sanctions économiques massives et, espérons-le, efficaces dans la durée, car nous devons tout faire pour obtenir un cessez-le-feu. C’est un préalable absolu pour établir une solution politique. La France est dans son rôle quand elle appuie les efforts de médiation. Au sein de l’Union européenne (UE), l’histoire et notre statut nous mettent dans la meilleure position pour promouvoir une solution de paix, grâce à l’amitié traditionnelle qui nous lie au peuple russe, actuellement égaré par un pouvoir dictatorial qui se joue de toutes les règles et veut reconstituer un empire au mépris de la souveraineté de l’Ukraine. Nous devons, à terme, tenir une grande conférence sur la sécurité en Europe réunissant l’UE, la Russie et les pays concernés de l’Atlantique à l’Oural, en vue de fixer de nouvelles garanties de sécurité et de mettre en place une organisation paneuropéenne dotée d’un Conseil de sécurité européen. Si, compte tenu des combats en cours, cette proposition n’est évidemment pas à l’ordre du jour, c’est au cœur du tunnel le plus sombre qu’il faut dessiner la lueur de l’espoir.

Dans ce contexte instable et menaçant, la France a vocation à être une puissance stratégique.

Stratégique, parce que notre pays est une puissance nucléaire. Stratégique, parce que nous sommes prêts à payer le prix du sang pour défendre nos compatriotes, nos intérêts et nos valeurs. Stratégique, parce que notre histoire millénaire nous hisse au premier rang des puissances mondiales et que c’est vers la France que se tournent de nombreux peuples en quête de liberté, de démocratie et d’indépendance. Stratégique, parce que nous siégeons au Conseil de sécurité de l’ONU. Stratégique, enfin, parce que l’esprit de défense doit être au cœur de notre nation. De la transmission de l’histoire de la patrie à nos enfants, de la fierté d’avoir construit nos Rafale ou le porte-avions Charles-de-Gaulle, jusqu’au défilé militaire du 14 juillet, l’idée de défense de la Nation en France est une idée globale, qui dépasse de loin le strict cadre militaire.

La clef de voûte de cette puissance stratégique est la dissuasion nucléaire. Garantie inaliénable de la liberté et de la sécurité des Français, elle est un attribut fondamental de notre souveraineté et le restera. Notre doctrine de dissuasion doit rester strictement nationale et l’appréciation de nos intérêts vitaux relève de la responsabilité exclusive du chef de l’État. Dans le domaine conventionnel, je fais évidemment mienne notre ambition affichée de disposer d’un modèle d’armée complet et cohérent à l’horizon 2030, apte à « gagner la guerre avant la guerre » et capable d’être la nation-cadre d’une opération majeure.

La France est une puissance stratégique dans la mesure où nous sommes en situation de défendre l’intégralité de nos territoires et notamment les outre-mer. Leurs zones économiques exclusives doivent redevenir une priorité. Je n’accepterai ni que notre souveraineté soit contestée, ni que nos ressources maritimes soient pillées. Sur le territoire national, susceptible d’être frappé par des menaces hybrides, notamment terroristes, je réactiverai le concept de défense opérationnelle du territoire (DOT) dans lequel les réserves auront une grande place à jouer.

Afin de baliser ce retour de la France au premier rang des puissances mondiales, je lancerai la rédaction d’un nouveau Livre blanc, le dernier datant en effet de 2013, avec pour objectif de doter la France d’une stratégie intégrée. Je lui fixerai un double horizon : 2030 et 2050. 2030 pour l’horizon opérationnel ; 2050 pour l’horizon stratégique, car c’est l’échéance que s’est fixée la Chine pour dépasser les États-Unis. Ce sera un document politique ayant vocation à être adapté par des revues stratégiques régulières. Mais, pour être immédiatement efficace, dès mon élection, je ferai réaliser une Revue flash de la loi de programmation militaire (LPM), car je veux garantir son exécution pleine et entière qui est menacée par l’ampleur actuelle des déficits creusés par le gouvernement.

Notre modèle d’armée doit être cohérent, crédible et complet. Il demeure, à ce stade, par trop échantillonnaire. Nous sommes à la hauteur qualitativement, mais pas quantitativement. Les efforts, relatifs, de ces dernières années, n’ont été que de réparation. Nous subissons encore trop de réductions temporaires de capacité. La guerre en Ukraine, par exemple, révèle crûment nos insuffisances en matière de transport stratégique dont nous avons besoin pour rapatrier nos forces du Mali. Dès les résultats de la Revue flash et sans attendre le Livre blanc, il faudra consentir un effort financier immédiat pour reconstituer les stocks de munitions, les stocks initiaux de projection et les capacités d’entraînement. Je créerai un fonds spécial dédié à remédier à ces manques. À plus long terme, nos trous capacitaires devront être comblés.

Des décisions aussi nombreuses que décisives devront être prises dans les toutes premières semaines du quinquennat. Nous augmenterons le format de l’aviation de chasse ; nous confirmerons la construction du porte-avions nouvelle génération, successeur du Charles-de-Gaulle ; nous augmenterons le nombre de navires de premier rang afin d’être à la hauteur de notre statut de grande puissance maritime tout en rénovant régulièrement l’armement de notre flotte ; nous utiliserons tout le potentiel de la robotisation en déployant des drones terrestres, sous-marins et de surface ; nous développerons une large gamme de systèmes de lutte anti-drones pour les forces terrestres et aériennes, permettant un équilibre entre rusticité et haute technologie ; nous renforcerons les capacités nécessaires à la défense sol-air basse altitude (radars, systèmes d’armes sol-air) ; nous préparerons le renouvellement de notre parc de chars de combat et la robotisation des forces terrestres ; nous renforcerons les capacités de frappe dans la profondeur et les capacités du génie ; s’agissant de notre puissance militaire spatiale nous poursuivrons la recherche de redondance avec le secteur civil et le développement de patrouilleurs spatiaux ; nous renforcerons enfin les moyens défensifs et offensifs cyber, ainsi que les moyens humains et techniques de nos services de renseignement.

Ce sera bien évidemment l’affaire de deux LPM. Le respect de la LPM actuelle permet d’atteindre 50 milliards d’euros de budget en 2025. Je souhaite le porter à 65 milliards en 2030, bien au-delà des 2 % du PIB, ce qui signifie au total un effort supplémentaire de 108 milliards. Les moyens devront être trouvés. En d’autres temps, ils l’ont été. Tout au long des années 1960 et 1970, la part du budget de la défense dépassait 3 % du PIB, et jamais cela n’a entravé la croissance, bien au contraire, car les dépenses de défense contribuent à la richesse nationale de manière plus forte que d’autres secteurs économiques avec une faculté d’entraînement sur l’emploi, l’innovation et la recherche civile. En projetant notre effort de défense à l’horizon de la décennie, je prends l’engagement de mettre un terme aux à-coups qui ont fait tant de mal à notre outil de défense.

Seul un engagement de cette nature et à cette hauteur nous permettra de redonner à la France son rang. Mais la France n’est pas seule et d’ailleurs ne peut tout faire seule. L’Ukraine est là pour nous rappeler que l’Europe doit construire sa propre sécurité. Je plaide pour que la défense de l’Europe soit solidement appuyée sur ses deux piliers, l’Otan et la défense européenne.

C’est ne pas comprendre nos partenaires européens que croire que « l’autonomie stratégique européenne » pourrait se bâtir contre l’Otan. De la Baltique à la mer Noire, en passant par le cœur de l’Europe centrale, nos partenaires européens se fient d’abord à l’Otan. Refuser cette donnée, c’est refuser de voir la réalité en face, c’est s’enfermer dans une orgueilleuse solitude, ce sont les dégâts que le président Macron a causés en parlant de l’Otan en « mort cérébrale ». La France doit rester dans le commandement intégré de l’Otan. C’est un outil d’influence, un outil d’interopérabilité et, pour tout dire, d’efficacité. Mais alliance ne signifie pas allégeance. L’alliance ne peut se réaliser que dans le respect de la souveraineté des États. Les prérogatives d’appréciation autonome de notre engagement que garantit l’article 5 du traité doivent être jalousement préservées : la France ne peut être engagée dans un conflit qui ne correspondrait pas à ses intérêts propres. Il faut bâtir autant que possible cette architecture européenne et cette autonomie stratégique, mais en privilégiant ce qui fonctionne, c’est-à-dire les coalitions ad hoc. La rapidité des décisions prises par l’Union ou par l’Allemagne tranche avec les lenteurs habituelles. Il faut en tirer les leçons pour renforcer le pilier européen. Le fonds européen de défense (FED) devra être étoffé. La « défense européenne » doit d’abord être une défense des intérêts de l’Europe.

Mais la défense des intérêts de la France ne se situe pas qu’en Europe. La France est présente en Afrique depuis de nombreuses années et notamment au Sahel où nous avons perdu 58 soldats. Leur sacrifice n’est pas vain et nous devons poursuivre sous un format différent les missions qui protègent les intérêts français : lutter contre l’islamisme au Sahel en empêchant le développement des groupes armés terroristes, en évitant la déstabilisation de l’Afrique de l’Ouest et en rendant impossible la constitution d’un califat africain. Nous devons restaurer l’image et la place de la France sur le continent africain.

Le rôle militaire de la France en Afrique sera de venir en soutien de nos partenaires africains pour des opérations ponctuelles, avec des objectifs limités, clairement définis. Nous devrons être capables de refaire, si nécessaire, des missions Serval, des missions caractérisées par la fulgurance de l’arme aérienne ou des forces spéciales avec un usage calibré des forces conventionnelles, avec une empreinte limitée dans son ampleur et sa durée. Pour y parvenir, dans le cadre des accords de défense, de la Côte d’Ivoire au Niger, de Djibouti au Sénégal, il nous faudra renforcer nos bases et augmenter le volume de nos forces prépositionnées. Ainsi, aux côtés de nos partenaires africains, nous jouerons notre rôle en évitant les risques d’enlisement. La même règle prévaudra sur les autres théâtres. Nous devrons renforcer notre ancrage dans l’océan Indien et dans l’ensemble de la France ultramarine pour garantir que notre souveraineté ne soit pas contestée.

Enfin, la défense ne se conçoit pas sans une puissante industrie de défense. C’est à la fois un enjeu de souveraineté et un enjeu pour l’emploi. Enjeu de souveraineté, car notre industrie de défense, fondée sur le grand export, est seule à même de nous permettre d’acquérir à des coûts acceptables et en conservant la maîtrise des technologies, les équipements dont nous avons besoin. Pour cela, la coopération européenne est nécessaire. Rien n’est pire que de devoir acheter sur étagère des capacités que nous avons perdues faute de solutions européennes. Mais la coopération doit respecter quatre conditions : offrir des outils militaires répondant à nos besoins opérationnels, ne pas entraîner in fine une explosion des coûts, ne pas conduire à la perte d’actifs stratégiques, préserver notre liberté de manœuvre à l’export.

J’encouragerai l’innovation par le développement des activités duales et la facilitation des liens entre le monde des start-up, des grands groupes et des acteurs étatiques. Je renforcerai les moyens de l’Agence de l’innovation de défense (AID) et assouplirai les procédures d’achat public, en simplifiant le recours aux appels à projet pour davantage d’agilité technologique et industrielle. Il faut aussi en finir avec une forme de naïveté européenne qui consiste à handicaper en permanence notre industrie de défense et nos exportations. C’est pour cela que je ferai du suivi des processus d’élaboration des normes internationales susceptibles d’affecter la défense une priorité de ma diplomatie. Je ferai du soutien à l’exportation une des missions clefs de notre réseau diplomatique. Enfin, tirant les leçons de la crise ukrainienne, et face au risque d’un conflit de haute intensité, dont nul ne peut prévoir la durée, je créerai une cellule à vocation interministérielle. Elle sera chargée de planifier une remontée en puissance de l’industrie de défense et un passage en économie de guerre avec la Direction générale de l’armement, et je lancerai un appel d’offres pour la constitution d’opérateurs privés de stockages stratégiques mutualisés. Notre industrie de défense contribue fortement à la prospérité du pays.

La France et les Français ont toujours su se ressaisir aux moments cruciaux de son Histoire. Tâchons d’être à nouveau au rendez-vous que nous fixe l’histoire et celui-ci commence par la défense nationale, car comme le disait le général de Gaulle : « La Défense ! C’est la première raison d’être de l’État. Il n’y peut manquer sans se détruire lui-même. »

*

Le NPA en campagne : à chacun
son parcours du combattant !
Philippe Poutou,

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L’équipe de campagne de Philippe Poutou va tenter de répondre à un certain nombre de questions posées, concernant « les enjeux de défense dans l’élection présidentielle ». Disons en préambule qu’un peu de dérision sera de circonstance, tant les points de vue sont distants entre nos « fenêtres de tir » respectives. En tant qu’« anticapitalistes révolutionnaires », nous avons plus que des doutes sur la capacité, voire surtout la vocation des chefs d’État et Chefs des Armées de la République française à « défendre » la population. Nous constatons, en revanche, leur aptitude à embrigader et conduire une partie de la jeunesse sur des champs de bataille, pour des intérêts qui n’étaient pas les siens. Sans parler des victimes collatérales à l’arrière.

Quelques questions quant aux « mobilisations »… pour qui, pour quoi ?

Mourir pour la patrie ? à voir ! « On croit mourir pour la patrie ; on meurt pour des industriels », écrivait Anatole France. Il n’était pas d’extrême gauche. Quelques grands noms de la littérature française et mondiale – et bien d’autres – ont dénoncé le caractère fallacieux du « mourir pour la patrie », dont les « Poilus » de la « Grande guerre » de 1914-1918 n’ont pas été les seules victimes.

La patrie reconnaissante ? à voir aussi ! Les troupes coloniales mobilisées sur les fronts des guerres mondiales en ont ensuite été bien mal récompensées – si elles nourrissaient des illusions – et sont restées citoyens de seconde zone dans leurs propres pays colonisés, en butte aux discriminations et au racisme des plus indignes.

Pour la seule Première Guerre mondiale, dans ce qui était alors l’Empire français et en quatre ans de guerre, près de 600 000 soldats ont été recrutés pour les champs de bataille d’Europe. Récidive pour la Seconde Guerre mondiale, tout au moins pour la partie de la guerre que l’armée française a faite. Pour quelle reconnaissance ? Nous renvoyons au film Camp de Thiaroye, du réalisateur sénégalais Ousmane Sembène, sur le massacre de tirailleurs sénégalais dans un camp militaire proche de Dakar, le 1er décembre 1944.

La « France libre » de De Gaulle : les mensonges de Brazzaville. La France Libre a mobilisé celles et ceux que l’on considérait encore comme des « peuples coloniaux », des « Indigènes », en leur promettant pour leurs pays la voie de l’indépendance. Il a pourtant fallu à ces peuples dominés par la France se battre des années encore contre l’armée française, se défendre contre sa répression, pour arracher le statut de peuples libres. Nous ne sommes pas pacifistes. Ils avaient raison de prendre les armes. La « défense » était de leur côté. À propos de « défense nationale », il est d’ailleurs intéressant de regarder l’utilisation du terme. Jusqu’en 1946, la France a eu un « ministère de la Guerre » – les choses étaient claires, en quelque sorte. Puis l’appellation est devenue plus pudique : alternativement « ministère de la Défense » (préféré par la gauche institutionnelle) ou « ministère des Armées » (préféré par la droite). Mais, à nos yeux, il s’agit d’un ministère qui n’a jamais défendu personne. Au contraire, en usurpant la légitimité populaire, ce ministère a mené une multitude de guerres en Afrique ou au Moyen-Orient, pour la préservation de zones d’influence de l’impérialisme français.

La France et son fleuron militaire nucléaire

En quoi le nucléaire militaire français nous défend-il ? Dissuade-t-il le voisin ou le « camp d’en face », en menaçant de destruction de toute la planète… et nous avec ? Voilà qui donne à réfléchir. Mais un peu d’histoire tout de même, que nous rappellent périodiquement quelques coups de sirocco ramenant sur l’Hexagone du sable du Sahara, resté quelque peu radioactif. Juste retour à l’envoyeur, pour les essais de la première bombe atomique française, dans la région de Reggane, dans les années 1960. Ces poussières ne sont rien à côté du sort des populations algériennes voisines de ces essais, et des victimes des générations suivantes aussi : pollution rémanente, maladies et malformations des enfants. Mais « secret-défense » à l’époque : défense de qui ? Force est de constater qu’avant même d’avoir servi (ce que nous ne souhaitons pas !), le bouclier nucléaire français a d’ores et déjà fait plus de morts et de personnes handicapées qu’il ne prétend sauver de vies.

Il est heureux que ces têtes nucléaires soient restées dans leurs silos. Lorsque les dirigeants des États-Unis ont décidé de faire leurs propres essais en grandeur nature sur Hiroshima et Nagasaki en août 1945, il n’était même pas question pour eux de mettre fin à une guerre : le Japon avait déjà proposé sa capitulation. Il s’agissait d’étaler sa force et sa suprématie aux yeux du monde entier, et de terroriser les populations qui, au sortir de la Seconde Guerre mondiale auraient pu s’insurger contre le système qui l’avait rendue possible.

Nous laisserons, par ailleurs, au dictateur Vladimir Poutine la fierté (apparemment partagée avec les dirigeants des États-Unis et de la France) de pouvoir menacer le monde de « jouets » nucléaire : nous sommes pour le désarmement nucléaire total, à commencer par celui de la France.

C’est d’une tout autre défense, militaire parfois et malheureusement, dont le mouvement ouvrier et les peuples ont besoin contre ceux qui, forts de leur surarmement, les exploitent et les oppriment. Vladimir Poutine en Tchétchénie ou en Ukraine, les États-Unis en Irak ou en Afghanistan (avec des troupes supplétives françaises), la France elle-même et pour son compte dans ce qu’elle estime toujours « sa » zone (ex-coloniale) en Afrique.

La « défense » des peuples et travailleurs dans le monde et dans l’histoire, par ces peuples et travailleurs eux-mêmes, ne s’est pas résumée à l’usage d’armes, et n’a évidemment pas reposé sur le recours à des mercenaires ou soldats de métier. Elle a été faite de fraternité, de force et d’abnégation du nombre dans la lutte, d’appels à la révolte et à la désertion en direction des armées levées par les puissants de ce monde. Même à armes inégales, la victoire peut changer de camp. Des combattants pour l’émancipation, qui n’avaient évidemment pas les moyens pour acheter des armes à Dassault ou Thales, ont su les prendre dans les camps d’en face, ou utiliser pour leur propre compte celles qu’on avait mises dans leurs mains. Le chant qui demeure celui des prolétaires du monde entier, L’Internationale (paroles d’Eugène Pottier et musique de Pierre De Geyter), contient un couplet quelque peu séditieux – reconnaissons-le ! – qui dit : « Crosse en l’air et rompons les rangs […] Ils sauront bientôt que nos balles, sont pour nos propres généraux ! ». Nous ne voulons pas mort d’hommes, mais nous ne sommes pas des pacifistes.

La guerre d’Ukraine, prétexte à hypertrophie des budgets militaires

Aujourd’hui, la guerre d’Ukraine – précisons que nous condamnons totalement l’invasion guerrière de ce pays par l’armée de Poutine et soutenons le droit et la lutte du peuple ukrainien pour disposer de son sort – réactualise les problématiques et politiques militaires des États : mise en avant d’« enjeux géopolitiques internationaux », « dissuasion nucléaire » chère aux gouvernements des grandes puissances, décisions brutales d’augmentation des budgets militaires, tentation forte des États à embrigader la jeunesse derrière une prétendue « cohésion nationale ». Toutes choses qui font basculer le monde dans une situation nouvelle, grosse d’un futur conflit mondial. Tous les grands États jouent malheureusement avec le feu, pour la défense des intérêts de leurs multinationales, du gaz et du pétrole ou des armements. À peine les dirigeants politiques allemands avaient-ils saisi l’opportunité du déblocage de 100 milliards d’euros pour pousser leur réarmement (timide jusque-là), que les rivalités économiques à base sonnante et trébuchante ont surgi : pourquoi les Allemands viennent-ils d’annoncer l’achat d’avions de combat américains F-35 plutôt que d’acheter le Rafale de Dassault-Aviation, fabriqué par leurs alliés français d’Europe, se lamentent les marchands d’armes français ? Leçon de choses !

Vladimir Poutine a relancé aussi les craintes populaires contre l’arme nucléaire. Force de dissuasion, dit-on. Elle n’a apparemment pas dissuadé la Russie d’envahir l’Ukraine. On pourrait presque dire le contraire : elle ne dissuade que d’intervenir pour aider le peuple ukrainien agressé. Cette « arme absolue », cette « force de dissuasion » permet à ce stade aux plus grandes puissances du monde de mener les guerres qu’elles veulent (ou pas), de pousser les agressions (ou pas), tant qu’elles jugent bon (ou pas) de préserver ou de n’outrepasser que dans certaines limites leurs zones d’influence. Mais la planète impérialiste connaît un certain nombre de Docteur Folamour.

La meilleure défense du peuple ukrainien lui-même serait sa capacité à s’opposer aux troupes d’occupation russes, y compris par les armes politiques. Qui sont ces jeunes tankistes russes qu’ils affrontent, des jeunes conscrits, si ce n’est des cousins ou beaux-frères – ou pourraient l’être au vu de l’histoire passée commune – envoyés par Vladimir Poutine pour de prétendus « exercices » ou « opération spéciale » ? Nous ne résistons pas à rappeler qu’il y a quelques décennies, les dirigeants politiques et militaires français envoyaient aussi le contingent en Algérie – 600 000 jeunes au total – pour une prétendue « pacification ». Preuve que les hiérarchies militaires ont quelque honte de ce qu’ils font pour ne pas appeler leurs guerres par leur nom !

Sous prétexte de « défense », gendarmer le monde ?

Les soldats russes ne sont pas les seuls à être pris entre deux feux. L’armée française en Afrique ne semble pas susciter les applaudissements par sa présence, mais plutôt la haine. Au Mali, bien des « bavures » ont retourné la population contre elle. Au Niger, un convoi militaire a été bloqué, non par des djihadistes, mais par une population villageoise qui ne voulait plus voir ses contingents. La haine suscitée dans la population vient de ce que la « défense » assurée, au nom de traités d’assistance qui sanctionnent la sujétion des anciennes colonies, est celle des intérêts et profits de Bouygues, Bolloré, Total ou Orano, pour ne citer qu’eux. Le maintien de ces pays d’Afrique sous contrôle de l’armée française n’enlève rien à la misère des peuples – celle-là même qui alimente le djihadisme et jette vers lui des jeunes misérables et déboussolés. Difficile de parler de « défense contre le djihadisme » quand le pillage des richesses de ces pays précisément le crée.

Nous sommes pour l’arrêt de toutes les « opérations extérieures » en cours et le démantèlement des bases militaires françaises à l’étranger.

À ce chapitre, on peut citer aussi les vingt ans de guerre des États-Unis et de pays de l’Otan (dont la France) en Afghanistan, pour revenir à la case départ et remettre au pouvoir la dictature des Taliban particulièrement féroce contre les femmes (après avoir ensanglanté et ruiné le pays). D’ailleurs sur ce sujet, nous sommes pour la dissolution de l’Otan, en tous cas, nous voulons le retrait de la France de cette organisation.

L’armée, une affaire de gros sous pour les marchands d’armes

Avec le Nouveau Parti Anticapitaliste (NPA) au pouvoir, il est certain qu’on entrerait dans une période de vaches maigres pour les lois de programmation militaires (LPM) et, de ce fait, pour les industries d’armement – dont la France se vante d’arriver au troisième rang mondial, après les États-Unis, qui sont loin devant, et la Russie. Les « jouets » arborés (et leurs vendeurs) sont nombreux : le char Leclerc AMX 56 (Nexter, ex GIAT industries) le véhicule blindé de combat infanterie (VBCI) (Nexter Systems et Arquus [ex Renault Trucks Défense]) et l’hélicoptère de combat Tigre (fabrication franco-allemande Aérospatiale et MBB), l’avion de combat Mirage 2000 (Dassault-Aviation), l’avion de combat Rafale (Dassault Aviation), le porte-avions Charles-de-Gaulle (construction commencée aux chantiers navals de Brest), sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SNLE) du type Triomphant, sous-marins nucléaires d’attaque (SNA), sans oublier des frégates furtives type La Fayette… Nos excuses si nous ne sommes pas tout à fait à jour dans notre énumération.

Avec le NPA, il y aurait évidemment quelques dommages pour la famille Dassault, les actionnaires de Thales et quelques autres. Mais probablement du bonheur chez les salariés, hommes et femmes dont le savoir-faire, de conception et de réalisation, pourrait être vite et facilement réorienté vers la production de biens utiles à l’ensemble de la société… Les besoins de toutes sortes ne manquent pas sur la planète.

« Que veut dire pour vous être Chef des armées ? »

C’est votre dernière question. Elle n’est pas aberrante car nous avons eu un vieux camarade chef d’une armée : Léon Trotsky, qui a écrit 1 000 pages d’Écrits militaires, publiés en France en 1967. Sans avoir de formation militaire spéciale, il a rassemblé une « Armée Rouge » à l’époque où les conquêtes des ouvriers et paysans pauvres de Russie étaient menacées sur toutes les frontières du pays par des contingents de métier de presque toutes les puissances du monde, liguées aux côtés de la dictature tsariste, pour la mainmise du capital anglo-américain sur les richesses du pays. Il a certes ensuite, avec le reflux de la révolution, été victime de la répression stalinienne.

Nous avons eu d’autres chefs et cheffes militaires, en France, à l’époque de la Commune de Paris, quand la défense de la ville a dû être assurée par la population elle-même, à la place d’une armée qui avait pactisé avec l’agresseur Bismarck.

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Nous ne sommes pas des « pacifistes ». Oui il faut que les travailleurs et les travailleuses, ainsi que les peuples sachent se défendre, y compris par les armes. L’histoire a – fort heureusement – connu de tels épisodes, où les exploités et opprimés, hommes et femmes, ont pris les armes, et où les armes ont changé de camp.

Elle en connaîtra immanquablement d’autres.

*

Garantir l'indépendance du pays et
la protection du territoire, terrestre et maritime
Fabien Roussel

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Aux yeux de la plupart de nos concitoyens, les enjeux de la défense nationale prennent un nouveau relief avec l’inadmissible et inexcusable agression guerrière de la Russie envers l’Ukraine. De manière générale, j’aborde ces enjeux en cohérence avec mon projet visant à assurer pour chacune et chacun une sécurité humaine, telle que proposée par les Nations unies, c’est-à-dire dans toutes ses dimensions et comme contribution à la préservation de la paix.

Je dénonce avec la dernière énergie la guerre déclenchée par M. Poutine, qui sème la mort et les destructions d’habitations, d’écoles, d’hôpitaux. Cette guerre jette sur les routes un long cortège de femmes, d’hommes et d’enfants qui cherchent refuge en Pologne, en Roumanie, en Hongrie ou en Moldavie.

Comme le réclament la résolution votée par l’Assemblée générale des Nations unies, les mouvements pour la paix partout dans le monde, nombre d’artistes, de scientifiques, de simples citoyens courageux de Russie en butte à la répression, tout doit être entrepris pour arrêter cette guerre dans le respect de la souveraineté des peuples, ainsi que le respect des engagements pris, de part et d’autre, et jamais appliqués.

La France a raison de multiplier les initiatives diplomatiques, en agissant avec la communauté des nations pour isoler politiquement et économiquement le pouvoir russe, au moyen de sanctions visant à imposer au plus vite un cessez-le-feu et le retrait des troupes russes du territoire ukrainien.

Le magnifique élan de solidarité alimentaire et médical, comme celui qui se lève pour accueillir les réfugiés d’Ukraine, doit être renforcé et soutenu. En application du droit international et des directives européennes, nos pays ont le devoir d’accueillir et de protéger les Ukrainiennes et les Ukrainiens, comme les opposants au pouvoir russe réprimés et menacés.

Ces événements tragiques rendent plus urgent encore la nécessité d’ouvrir les voies à la réunion d’une conférence paneuropéenne garantissant la sécurité et la paix sur notre continent, de l’Atlantique à l’Oural. La garantie de la paix, la protection des biens communs de l’humanité deviennent un pressant défi à relever dans un contexte inédit, marqué par l’enchevêtrement des crises sanitaire, climatique, financière, ainsi que par une intensification explosive des inégalités. Le réchauffement climatique est potentiellement porteur de bouleversements et de menaces pour la paix, avec le risque d’expansion de zones inhabitables engendrant migrations massives de populations, crises démographiques, alimentaires ou hydriques, générant de nouvelles discordes, attisant des nationalismes et des violences xénophobes. Le défi climatique peut aussi, comme l’a montré la pandémie de Covid-19, faire prendre conscience d’un monde commun où doivent primer la coopération et l’entente.

Nous vivons une période où il devient impossible à un pays seul, ou même à un ensemble continental, de protéger isolément ses populations et son système social. Je considère qu’aucun de ces défis, aucune de ces menaces, ne trouvera de réponse durable par l’usage de la force. Le nouvel ordre du monde qui se met en place est marqué par de grandes incertitudes et de grands dangers. Dans un tel contexte, la responsabilité de la France est engagée.

La recherche de coopérations doit donc être privilégiée en toutes circonstances. C’est d’autant plus indispensable qu’on assiste à l’exacerbation brutale des nationalismes, qu’une compétition stratégique mondiale est attisée par l’émergence de nouveaux pôles de puissances, économiques ou politiques, particulièrement de la Chine, relativisant l’influence des puissances occidentales jusque-là dominantes, en premier lieu les États-Unis.

La guerre au cœur de l’Europe, les compétitions économiques et industrielles entre grandes puissances, avec les crises qui leur sont associées et auxquelles s’ajoutent l’instabilité au Proche et au Moyen-Orient ainsi que la menace permanente du terrorisme, rendent la situation mondiale dangereuse.

Dans un tel panorama, je considère que la paix, la coopération et la sécurité collective sont conditionnées à notre capacité de promouvoir le dialogue et la diplomatie et à relever les grands défis mondiaux – sociaux, économiques, démocratiques, environnementaux. Nous voulons, dans ce cadre, faire de notre souveraineté un projet de société dans lequel s’inscrit la dimension militaire de la sécurité, avec la défense nationale.

Cette souveraineté induit les moyens de notre indépendance et l’autonomie de nos décisions. La souveraineté nationale ne peut être pensée sans souveraineté populaire. Elle est donc liée à nos capacités de décider démocratiquement, et redéployer une reconquête industrielle, énergétique, agricole, numérique.

Je refuse donc que notre pays soit impliqué dans des offensives militaires ou militaro-politiques que nous n’aurions pas choisies. Notre nation ne doit pas être entraînée dans des logiques de confrontation, dans une nouvelle course aux armements.

Je regarde avec inquiétude la décision de modification de la Constitution du Bélarus pour y autoriser l’implantation d’armes nucléaires, comme l’annonce par l’Allemagne de son réarmement, sans parler de l’abandon par la Finlande, le Danemark ou l’Autriche de leur statut de neutralité.

Nous agirons à l’inverse pour que la France et l’Union européenne s’engagent, à partir d’actions diplomatiques et politiques, pour obtenir une désescalade et retrouver la paix. Avec l’OSCE, et sous l’égide de l’ONU, il est impératif d’aboutir à un système de sécurité en Europe.

Cela est tout aussi vrai sur l’enjeu de la prolifération nucléaire. Il faut, à cet égard, obtenir un accord sur le nucléaire iranien. A contrario, la livraison programmée par les États-Unis et la Grande-Bretagne de sous-marins d’attaque à propulsion nucléaire à l’Australie aggrave les risques d’affrontement dans cette zone. Face à la situation, le débat se développe désormais au Japon et en Corée du Sud, chose inenvisageable il y a peu, sur l’éventualité de se doter de l’arme atomique. Or, à mon sens, l’équilibre de « la terreur » est dangereux. La question de la dénucléarisation du monde, comme cela avait été esquissé dans des sommets mondiaux dans la dernière partie du XXe siècle, reste posée.

L’Alliance atlantique – d’ailleurs confrontée à des contradictions criantes – n’est ni une garantie de sécurité ni un instrument de paix et de stabilité pour notre continent. Car elle joue, en réalité, un rôle de supplétif de la politique américaine. Son élargissement continu vers l’est de l’Europe a fourni un prétexte au président russe, même si rien ne peut justifier sa guerre d’agression. Conserver notre autonomie de décision est une absolue nécessité pour que la voix de la France compte dans le concert des nations. Bien sûr, si la guerre en cours en Ukraine n’en fait pas une exigence immédiate, la sortie du commandement intégré de l’Otan reste indispensable à terme, si l’on veut faire prévaloir une logique de paix. Ce que doit accompagner un travail patient pour obtenir la tenue de la conférence paneuropéenne pour la sécurité, la paix, le développement et l’environnement, telle que je l’ai proposée plus haut.

Une coopération militaire entre pays est envisageable. Mais le concept « d’armée européenne », si tant est que cette notion soit pertinente dans les termes qui la définissent aujourd’hui, ne garantit en rien la souveraineté, même européenne. Car elle ne peut se concevoir, comme c’est le cas aujourd’hui dans le débat entre dirigeants européens, sous la forme d’un pilier continental de l’Otan. Elle reste, au demeurant, chimérique sans politique étrangère commune, rendue difficile par les intérêts divergents qui animent les pays de l’Union. Je souhaite par conséquent que le cadre de délibérations, de décisions et d’exécutions reste l’Organisation des Nations unies. Cela ne signifie pas qu’un débat sur une autonomie stratégique de l’Europe, qui ne soit alignée ni sur les États-Unis, ni sur la Chine ou la Russie, ne doit pas être mené.

Conformément à l’orientation de la France depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, je refuse toute conception offensive de la possession de l’arme nucléaire. J’entends engager la France dans un processus de négociations pour la réduction multilatérale des armes nucléaires en vue de leur suppression totale et pour la ratification par toutes les puissances concernées des traités d’interdiction votés par l’Assemblée générale de l’ONU. Tant que le processus, que je souhaite ardemment, de dénucléarisation multilatérale n’aura pas été engagé, je défends la nécessité de conserver une force de dissuasion nucléaire nationale, dont le niveau de modernisation sera adapté pour garantir son efficacité. À ces enjeux, j’ajoute la démilitarisation de l’espace, la pacification du cyberespace, la diminution des missiles balistiques, ainsi que la lutte contre le surarmement dans les espaces terrestre, aérien et maritime.

Nous pouvons concevoir que notre pays puisse prendre en compte des sollicitations pour des missions hors de ses frontières. Il conviendrait cependant de faire le bilan des désastres provoqués par un certain nombre d’interventions extérieures, et je continue de penser que le Président Chirac a eu raison de ne pas participer à la coalition contre l’Irak en 2003.

Il y avait, en 2013, une légitimité à répondre à la demande d’intervention des autorités maliennes, pour contrecarrer l’avancée de groupes djihadistes. Mais aujourd’hui, sans remettre en cause le dévouement et les lourds sacrifices des militaires, il convient de tirer toutes les conclusions de l’échec de notre intervention au Mali et au Sahel, afin d’engager le processus de retrait décidé. Toute intervention extérieure doit être d’intérêt général pour les populations des pays concernés. La France ne doit pouvoir déployer sa force que sous l’égide de l’ONU, et après un vote du Parlement, doté d’un pouvoir de contrôle.

Nos forces armées doivent prioritairement se recentrer sur leur mission principale : la sécurité du pays, métropole et outre-mer, la défense des intérêts nationaux, notamment du vaste domaine maritime pour protéger les ressources, empêcher les pillages et surveiller les câbles sous-marins. L’organisation des forces armées, dégagées des servitudes de l’Alliance et de la polarisation de ses moyens par d’incessantes interventions extérieures, répondra à des principes nouveaux : configurer un outil militaire moderne, cohérent, c’est-à-dire sans vulnérabilité dans ses moyens, polyvalent, apte à répondre au surgissement de crises souvent inattendues.

L’effort budgétaire global voté par le Parlement sera maintenu. Cependant, je ferai procéder à un certain nombre d’économies et de redéploiement de crédits : économies sur les opérations extérieures, fin de la participation de la France au budget de l’Otan, dans le cadre du processus de sécurité collective que j’appelle de mes vœux, redéploiement de crédits permettant d’apporter des moyens nouveaux dans le cadre d’une programmation sur plusieurs années.

Cela concernera notamment l’amélioration de la défense antiaérienne, le maintien en condition opérationnelle (MCO) – qui doit être redonné au personnel de l’État et non confié au privé – la protection NRBCe (nucléaire, radiologique, biologique, chimique, explosif) des unités et de leurs véhicules de combat, les stocks aujourd’hui insuffisants de munitions de tout type, l’acquisition de drones pour les trois armées, la compensation des Rafale transférés à la Grèce et la Croatie qui ôtent douze appareils à l’aviation, des moyens aéronavals supplémentaires nécessaires à la protection de l’espace maritime et des zones de pêche, ainsi qu’à la préservation des océans de l’exploitation minière. Un tel projet peut être rendu possible en transformant notre base industrielle et technologique de défense (BITD) comme élément de souveraineté, tout en refusant de vendre des armes aux régimes dictatoriaux et bellicistes, ce qui ne signifie pas la fin des exportations.

J’agirai pour la création d’un pôle public des industries de défense mettant en cohérence les différentes filières pour garantir une maîtrise publique. Les coopérations internationales viseront l’intérêt général et ouvriront les chantiers de la filière des composants, le lancement d’une usine de fabrication de puces électroniques s’inscrivant dans la maîtrise des Big Data et la garantie d’une cybersécurité. Les efforts de maîtrise de l’industrie spatiale conditionnent la possibilité d’un cloud européen garantissant l’indépendance en matière de données numériques.

En dépit des obstacles, la France travaillera à la réussite des programmes de coopération européenne concernant les équipements majeurs de l’avenir : le Scaf, le drone Male, le char lourd MGS, le système d’artillerie du futur (CIFS). Ainsi sera garantie la souveraineté et desserrée la mainmise américaine sur la production et l’emploi de ces systèmes.

Nous souhaitons également renforcer le lien entre la nation et les forces armées comme élément de la cohésion nationale. Parce que notre conception de la défense et de la dissuasion s’affirme essentiellement populaire, nous ouvrirons le chantier du lien entre la nation, l’armée, la jeunesse. La défense de la nation face à la crainte que peut inspirer l’attaque de nos intérêts vitaux par d’éventuels adversaires, ne peut trouver de réponse exclusive dans la dissuasion nucléaire, tant qu’elle existera, ni sur les capacités d’une seule armée professionnelle. C’est par l’affirmation du civisme, de l’énergie que seuls le peuple et sa jeunesse peuvent donner, que nous créerons une défense nationale efficace. Le riche potentiel technique et sportif de la jeunesse constitue un apport inestimable à l’effort de défense.

Les temps ne sont pas à revenir à la conscription d’autrefois, avec ses qualités, mais aussi ses dérives et ses multiples exemptions. Les premiers enseignements de la guerre d’Ukraine démontrent la nécessité de délivrer une formation militaire de base à la jeunesse et de disposer de réserves plus étendues qu’actuellement. J’impulserai donc des actions visant à renforcer le lien armée-nation et à enrichir nos armées d’une meilleure contribution populaire qu’aujourd’hui.

Les parlementaires et élus, les associations de jeunesse et les spécialistes militaires seront invités à ouvrir le chantier innovant de l’élaboration d’une formation militaire initiale, dans un esprit de défense démocratique et républicain. On pourrait concevoir un système à trois niveaux : ceux des jeunes qui se porteraient volontaires engageraient une formation plus poussée, puis rejoindraient des réserves plus étendues qu’actuellement. Cela implique également de promouvoir un statut de militaires-citoyens, dans le respect de la spécificité de la fonction et des nécessités de la préparation au combat.

Des moyens nouveaux seront affectés afin de garantir la place des femmes dans l’institution, sans entrave, ni sexisme. Le Service de santé, dont on a pu mesurer l’efficacité durant la période de pandémie, sera doté de crédits supplémentaires lui permettant de faire face à ses missions.

De même, un programme visant l’amélioration des conditions de travail et d’exercice des militaires sera doté des moyens financiers indispensables. De plus, un équilibre devra être trouvé entre devoir de réserve et exercice de la citoyenneté, qui devrait ouvrir le droit à être partie prenante d’associations défendant les intérêts moraux et matériels des militaires. En revanche, nous bannirons l’expression des idées fascisantes dans les lycées militaires en veillant au recrutement d’un encadrement à l’esprit républicain. L’appel à la sédition sera sévèrement sanctionné jusqu’à la révocation.

Mes engagements feront l’objet de délibérations du Parlement. C’est lui qui doit réellement décider de la politique extérieure de la France et maîtriser la politique de défense. Dans ce cadre même, on ne peut admettre que le président de la République reste le chef des armées, sans qu’il ne décide avec la représentation nationale, instruite de l’ensemble des éléments fournis par l’état-major, de l’usage de la force. Si l’on peut concevoir une chaîne de commandement simplifiée en cas de crise nucléaire, je souhaite plus généralement promouvoir une profonde réforme constitutionnelle, redonnant au Parlement la maîtrise de la politique extérieure et de la politique de défense, et non un contrôle a posteriori, ou pas de contrôle du tout, comme en témoignent nombre de décisions du pouvoir.

Je proposerai à une nouvelle majorité politique de réaliser un état complet de nos capacités militaires, en prenant en compte les changements géopolitiques comme les nouvelles avancées technologiques, et je lancerai la rédaction d’un Livre blanc de la Défense, dont l’objectif sera de garantir l’indépendance du pays et la protection du territoire, terrestre et maritime.

L’actuelle tragédie qui menace la stabilité de l’Europe rend plus urgent encore d’engager la France sur la voie d’une architecture commune de sécurité et de coopération.

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Une relation vertueuse
entre le politique et le militaire
Éric Zemmour

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La France doit reprendre son destin en main dans le concert des nations

Au moment où l’offensive russe en Ukraine démontre brutalement les limites de ce que l’on croyait être l’équilibre de sécurité européen, et rend d’autant plus urgent de le refonder sur des bases pragmatiques, la politique étrangère de la France paraît plus que jamais impuissante et en décalage total avec l’évolution du monde Chaque jour, celle-ci affirme un peu plus le retour des vieux empires, des politiques de puissance et d’influence assumées par de grands ou de plus petits États qui tous expriment une revalorisation salutaire de la souveraineté comme vertu et moteur du rayonnement international. En effet, encore davantage que ses prédécesseurs, le Président sortant a privilégié la dilution de notre puissance et de notre politique étrangère dans les institutions supranationales, en prônant notamment une diplomatie française réduite à sa dimension européenne. L’inféodation à l’Otan nous incite à sous-investir dans nos forces armées alors que comme le disait le général de Gaulle : notre politique étrangère, « la diplomatie l’exprime, notre armée la soutient ».

Pourtant, le recul de l’hégémonie américaine nous ramène dans un monde où les rapports de force entre États dominent. Face à l’expansionnisme chinois et à la montée des tensions sino-américaines, la France doit conserver sa voix singulière. En Afrique et au Levant, nous protégerons les intérêts français avec pour objectif principal de nous prémunir face à la menace djihadiste et migratoire. En Asie-Pacifique, la défense de notre souveraineté ultramarine sera au cœur de notre stratégie. En Europe, nous reconstruirons une relation normalisée et apaisée avec la Russie.

Les mers du globe, et notamment notre zone économique exclusive, concentrent également des enjeux géopolitiques majeurs et des dangers qui ne se limitent pas à la piraterie, mais menacent très directement notre souveraineté en outre-mer. La France est une puissance globale, qui ne peut se résigner au rôle de puissance moyenne. L’Europe d’Emmanuel Macron est trop petite pour la France dont la vocation mondiale est incontestable, forte de son siège de membre permanent du Conseil de sécurité des Nations unies, puissance nucléaire civile et militaire, qui possède les deuxièmes plus grandes réserves maritimes du monde (11 millions de km2). À l’aune de ses forces immenses conquises et préservées au fil des siècles, la France doit reprendre son destin en main dans le concert des nations.

Enfin, nos armées sont un élément-clé de notre influence dans le monde. Par manque d’investissement et par incohérence, notre armée reste sous-dimensionnée et pas assez équipée. Pourtant, ce n’est qu’à la condition de disposer d’une armée bien équipée et aguerrie que nous pouvons protéger nos intérêts, être écoutés et peser sur les grands équilibres mondiaux. Je veux donc rebâtir des forces armées qui soient dignes du rang de la France.

Nous ne réaliserons pas de nouveau Livre blanc, mais nous ferons une Revue stratégique dans les trois premiers mois après l’élection. Elle aura pour objectif d’actualiser les menaces identifiées par les précédents documents stratégiques, mais aussi et surtout de fixer les grands besoins en armement pour la prochaine LPM 2023-2030 qui sera votée fin 2022.

Indépendance militaire et renouvellement du rôle et de la vocation mondiale de la France

Fidèle à la conception gaullienne, la France retrouvera sous ma présidence sa vocation historique de puissance d’équilibre. Elle quittera donc le commandement militaire intégré de l’Otan et recouvrera sa pleine indépendance militaire. Mais notre départ ne se traduira pas par un isolement géostratégique, ni par un signal négatif envoyé aux autres nations, notamment européennes, qui trouvent dans l’Otan un parapluie facile. En prenant ses distances, la France prouvera sa capacité à organiser une stratégie de défense cohérente et autonome ; notre pays augmentera sa visibilité internationale et retrouvera son rang parmi les puissances militaires qui comptent. Adoptant une politique indépendante, pragmatique et réaliste, la France demeurera partie prenante de l’Alliance atlantique, et nouera de nouveaux partenariats stratégiques bilatéraux ou multilatéraux. Cette politique ambitieuse renouvellera le rôle et la vocation mondiale de la France. Notre stratégie indopacifique verra plus grand, plus loin, plus fort. Nous nous rapprocherons de notre partenaire indien, car nous savons que les pays anglo-saxons sont géopolitiquement inféodés aux Américains, et donc des alliés peu fiables pour nous.

Moderniser et développer notre dissuasion nucléaire

Je m’inscrirai résolument dans les pas du général de Gaulle. Je ne conçois pas la France sans l’atome et son application militaire, et surtout sans son indépendance dans ce domaine, contrairement au Président sortant. Ce dernier a ébranlé dangereusement cet héritage, alors que notre dissuasion nucléaire a pourtant préservé notre sécurité et notre capacité d’action au niveau international, au cours des dernières décennies. Il ne peut exister un agenda européiste en matière de dissuasion, qui viserait à partager la force de frappe au niveau européen, au nom du concept ambigu de « dialogue stratégique ». Depuis le Brexit, la France est la seule puissance nucléaire de l’UE, et nous avons le devoir de préserver cette position de leadership et cet avantage stratégique. Il n’est pas dans l’intérêt de la France de s’engager sur le chemin périlleux de la dilution de notre force de frappe dans une très nébuleuse et hypothétique géostratégie européiste, et moins encore dans un environnement géopolitique en dégradation permanente. Je veux au contraire moderniser et développer notre dissuasion nucléaire. L’entretien et la modernisation de ses deux composantes, sous-marine et aéroportée, sont donc un impératif majeur.

Une nouvelle LPM 2023-2030

Le budget de la France consacré à la défense est sous-dimensionné, avec une LPM actuelle de rattrapage, réparant plutôt qu’elle ne construit. Elle prévoit l’accroissement du budget de la défense de 3 milliards d’euros par an à partir de 2023. C’est une promesse en trompe-l’œil qui a été faite par Emmanuel Macron, puisque l’effort budgétaire n’est prévu qu’au lendemain de l’élection présidentielle. À la différence d’Emmanuel Macron, je prends des engagements sur une période pendant laquelle je serai élu et nous augmenterons le budget de 3,6 milliards par an à partir de 2023, pour atteindre 70 milliards d’euros en 2030, permettant ainsi le lancement de nouveaux grands programmes.

Cela se traduira par une nouvelle LPM 2023-2030, portant une accélération historique de la trajectoire budgétaire et permettant la réalisation de nos besoins militaires essentiels dans le cadre d’une enveloppe globale de 461 milliards d’euros. Ces moyens supplémentaires permettront d’augmenter de 30 % la capacité d’intervention de chacune de nos armées, de considérablement revaloriser la condition militaire et d’assurer la conduite des grands programmes de modernisation de nos forces nucléaires et conventionnelles. Notre dissuasion nucléaire, notre capacité d’intervention partout dans le monde et notre priorité accordée à la protection de tout notre territoire national sont les piliers de la politique de défense que nous mettrons en œuvre.

Préserver la capacité d’intervention de la France

Je pense que la décision du Président sortant était effectivement nécessaire. Elle est cependant tardive, avec un calendrier peu clair et une posture française en réaction par rapport à l’État malien. L’enlisement du conflit dans la bande sahélo-saharienne est toutefois avéré malgré le sacrifice de 58 de nos soldats, et le peuple français n’a nullement envie d’un « Vietnam à la française » avec le format du déploiement actuel.

Au Sahel, nous avons réduit la capacité d’action globale des forces terroristes. Les pays doivent maintenant prendre en charge leur propre défense. Nous devons nous tenir à l’écart des nœuds de problèmes politiques, sous peine d’être accusés d’en être l’origine, sans cesser d’exercer une pression sur l’ennemi djihadiste par des opérations coup de poing ponctuelles, afin de contenir les djihadistes dans l’arc de crise sahélien, en nous réservant le droit d’intervenir sur le modèle et les conditions de l’opération Serval. Même s’il faut rationaliser les projections en Opex pour nous concentrer sur la préparation opérationnelle à la haute intensité et à la défense du territoire, je crois néanmoins essentiel de maintenir des troupes prépositionnées à proximité des arcs de crise afin de préserver la capacité d’intervention de la France. Nous renforcerons donc nos forces prépositionnées en Afrique et au Moyen-Orient.

Une industrie de défense indépendante et puissante

La France ne doit pas sacrifier son industrie de défense, la première en Europe, pour la chimère d’un couple franco-allemand moteur d’une défense européenne dont l’Allemagne ne veut pas. L’Europe de la défense, comme la souveraineté européenne, est un fantasme irréaliste et dangereux. Nos entreprises nationales du secteur de la défense sont parmi les meilleures au monde, mais cette excellence est menacée. Je déplore l’abandon de certaines technologies, sacrifiées par des décennies de sous-investissement et de renoncement politique en matière de défense, condamnant des pans entiers de notre industrie. Je ne peux, par exemple, me résoudre au démantèlement de notre filière de l’armement de petit calibre, qui conduit nos soldats à combattre avec un fusil d’assaut allemand en remplacement du légendaire FAMAS.

Sous ma présidence, notre industrie de défense sera indépendante et puissante. Alors que ses savoir-faire sont aujourd’hui menacés, je la protégerai et les développerai. Je renégocierai les grands programmes européens d’armement auxquels nous prenons part, notamment le système de combat aérien du futur (Scaf) et le MGCS (Main Ground Combat System), afin de respecter les intérêts de nos industriels et les besoins opérationnels de nos forces, sans exclure de les arrêter. Pour l’heure, ces programmes sont déséquilibrés. Je doterai la France des capacités lui permettant de mener une guerre de haute intensité, en lançant notamment un grand projet de capacité offensive sur la base d’un drone de combat et d’un missile hypersonique, concentrant les très hautes technologies maîtrisées par les fleurons de notre industrie française.

Pour ce faire, je renforcerai les prérogatives et les moyens du ministre des Armées dans la conduite de la politique industrielle et technologique de défense. Ainsi, l’État renforcera notre filière d’armement, des systèmes les plus complexes aux armes de petit calibre, afin de garantir notre souveraineté. Nous investirons dans nos entreprises de défense et nous augmenterons le volume de la commande publique, le soutien aux exportations et les moyens de l’innovation de défense.

Reconnaissance des femmes et des hommes de la Défense

L’armée française est le symbole pluriséculaire de la capacité d’intégration, du brassage social, et de la capacité de corps de la société française. Elle demeure, aujourd’hui encore, un creuset de valeurs et un vecteur de patriotisme, faisant écho au fameux Le Rôle social de l’officier du Maréchal Lyautey.

Mais, depuis la réforme de 2008, l’armée peine à remonter en puissance. En son sein, des engagés, du soldat du rang à l’officier, choisissent de plus en plus de ne pas renouveler leurs contrats, entraînant une perte des compétences. L’affaiblissement d’un sentiment patriotique au sein de la société et la crise de l’engagement marginalisent l’existence de nos armées et banalisent la réalité particulière de cette vocation. Afin de lui redonner la place qui lui est due, nous voulons attirer, mieux traiter et fidéliser ceux qui choisissent de vivre la singularité du métier de militaire, et en assurer son rayonnement au sein de la société.

Je veux donc mieux traiter et fidéliser nos militaires d’active et de réserve, notamment en revalorisant les soldes de 20 %, rattrapant ainsi le revenu moyen des fonctionnaires civils de l’État. Je veux aussi mener des réformes pour le logement, et consacrer la singularité juridique du statut du militaire. Afin de mieux prévoir l’avenir de nos hommes et de nos femmes consacrant leur vie au service de la Nation, les passerelles avec la société civile et particulièrement les postes à responsabilités seront valorisées (fonction publique, université, entreprises).

Enfin, la société civile doit être mieux informée des enjeux et de la singularité de ces métiers essentiels pour notre souveraineté. Il s’agit ainsi de renforcer l’esprit de corps et la cohésion de la société en donnant une plus grande place aux hommes et femmes dans nos armées, qui méritent un devoir de reconnaissance et d’accompagnement.

Le rôle social des Armées

Je replacerai l’armée au centre de la société et réaffirmerai son rôle social. Je renforcerai en particulier les moyens et les effectifs de la Garde nationale, qui rassemble nos différentes forces de réserve opérationnelle, afin d’accroître son rôle dans la défense opérationnelle du territoire. La réserve est l’incarnation par excellence du lien Armées-Nation. Elle est, et doit être encore plus, un moyen pour les Français de s’engager, de mettre leur énergie patriotique et leurs compétences au service de la défense de leur pays. Je salue ici leur engagement qui les honore et nous oblige. Nous allons considérablement accroître la reconnaissance de l’État et de la Nation à leur égard. Nous permettrons aussi à 10 000 jeunes chaque année, au lieu de 1 000 actuellement, d’effectuer un service militaire volontaire, afin de mieux s’assimiler dans la société.

Le Chef des Armées

En France, le chef de l’État est historiquement le Chef des Armées. Après une longue période de faiblesse du pouvoir exécutif sous les différents régimes républicains, le général de Gaulle réinstitua en 1958 le rôle de Chef des Armées, prérogative consacrée par l’article 15 de la Constitution de la Ve République, et entérinée par la responsabilité de la mise en œuvre du feu nucléaire.

Je n’ai pas l’impression qu’Emmanuel Macron ait été capable de se hisser à la hauteur de ce rôle, à bien des égards « sacré ». Dans les forces armées, être un chef, c’est susciter l’adhésion et ce principe est fondamental également dans la politique comme dans la conduite de la Nation.

Je crois au constat que fait de Gaulle dans son excellent ouvrage, Le Fil de l’épée, d’une relation vertueuse entre le politique et le militaire. Je m’inscrirai dans cette lignée, avec fidélité et reconnaissance.

*

2017-2022 ou le relèvement des armes de la France
Françoise Dumas

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Les cinq dernières années furent marquées par deux événements majeurs : l’extension continue du domaine des conflits et le retour, impensable jusqu’alors, de la guerre interétatique en Europe.

Notre honneur de députés fut d’avoir saisi le tragique de notre temps en votant dès 2018, à partir d’une remarquable Revue stratégique, une loi de programmation militaire ambitieuse, destinée à réparer un outil militaire malheureusement affaibli pour l’adapter au nouveau paysage stratégique. Les lignes qui suivent illustrent à quel point nous avons eu raison, mais elles nous somment d’aller plus loin encore.

Chaque partie de ce propos sera introduite, en guise d’épigraphe, par des mots tracés par René Char, alors en Résistance, dans Les feuillets d’Hypnos : leurs fulgurances sont utiles alors que, comme lui, nous avons à choisir l’action.

« Ne t’attarde pas à l’ornière des résultats »

Commençons par une brève rétrospective. La loi de programmation militaire (LPM) 2019-2025, voulue par le président de la République, doit être prise pour ce qu’elle est : un tournant historique pour notre pays. Elle met un terme à quarante ans de réduction du format des armées et prépare un double mouvement de réparation et de modernisation d’un modèle d’armée abîmé par quinze années de réformes parfois mal adaptées, imposées par des considérations budgétaires.

Exécutée conformément à la trajectoire qu’elle dessinait, l’actuelle LPM s’est traduite concrètement par une hausse de 30 % du budget de la défense entre 2017 et 2022, le renforcement des effectifs dans les domaines prioritaires du renseignement, de la cyberdéfense et de l’espace, et l’accélération de nombreux projets capacitaires.

Il faut souligner l’ampleur du travail législatif comme le très large consensus qui a présidé à sa genèse. On peut d’ailleurs noter que seuls 51 députés et sénateurs ont voté contre le texte en première lecture et que la commission mixte paritaire a été conclusive dans un esprit constructif que mon prédécesseur, Jean-Jacques Bridey, avait alors célébré.

Ne nous perdons pas dans les détails de la LPM car ce qui compte, par-dessus tout, c’est sa portée stratégique confirmée chaque année à l’occasion du vote de la loi de finances. Cette « révolution » n’a cessé d’être consolidée par les travaux de la Commission de la défense, par exemple ceux sur l’évolution de la conflictualité dans le monde dont la plupart des conclusions se retrouvent dans l’actualisation de la Revue stratégique de 2021 qui a confirmé la direction prise en 2018. Elle a aussi été renforcée en juin dernier lors du débat organisé en application de l’article 50-1 de la Constitution pour apprécier les conséquences sur la LPM de cette actualisation : l’Assemblée nationale a alors apporté un large soutien à l’action du gouvernement, une partie de l’opposition faisant le choix quant à elle d’une abstention qu’elle a elle-même qualifiée de « constructive ». Certes, le Sénat en a décidé autrement, démontrant que le consensus sur les affaires de défense n’était jamais acquis, mais il faut plus y voir les prémices de postures politiciennes à l’approche des élections de 2022 qu’une remise en cause profonde de notre politique de défense.

« Savoir poser l’arithmétique des situations »

Il faut en revanche insister sur l’impérieux besoin de préserver le consensus du Parlement sur la réorientation de notre politique de défense. L’Assemblée nationale s’y est employée. On n’a pas assez relevé l’importance politique qu’a représentée le vote massif d’une majorité profondément renouvelée, dont une partie découvrait les enjeux de défense, d’une loi de programmation audacieuse et volontariste, avec l’approbation de la plupart des groupes d’opposition. Ce consensus a été affermi par le renouvellement des activités de contrôle – lancement de mission d’information « flash » de deux mois sur un sujet d’actualité – et par l’intensification du travail en transversalité avec les autres Commissions, particulièrement les affaires étrangères, les affaires économiques et les affaires européennes. Nous pourrions même aller plus loin encore en amorçant le rapprochement des Commissions de la défense et des affaires étrangères, car la diplomatie ne peut s’épanouir qu’adossée à l’épée et nos stratégies militaires ne peuvent se déployer que coordonnées à une politique plus globale. Mais ce consensus reste un bien précieux à protéger, car il n’est pas intangible : les déclarations à l’emporte-pièce sur la sortie de la France de l’Otan ou sur nos interventions au Sahel nous amènent à penser que certains sont prêts à brader ce bien pour séduire des extrêmes qui n’ont jamais compris qu’on était plus forts groupés qu’isolés, et plus fidèles à l’idéal français en contribuant à la stabilité du monde plutôt qu’en contemplant son désastre.

Certains se désolent toutefois que les sujets de défense « ne soient pas au cœur des campagnes électorales », considérant le consensus affiché comme une marque de désintérêt. Cette réalité démontre au contraire que les efforts politiques pour atteindre ce consensus sont encore efficaces et qu’ils signent une convergence profonde qui aurait tout à perdre de promesses irréfléchies ou d’oppositions factices. La vérité est pour le moment rassurante et elle doit le rester au nom de l’esprit de responsabilité qui doit régner sur les affaires de défense : c’est une des réussites de la quinzième législature que d’y être parvenue. C’est une condition impérieuse pour que la France tienne la place que ses intérêts, ses responsabilités internationales et son charisme – l’autre nom de son influence – lui assignent.

« Cette guerre se poursuivra au-delà des armistices platoniques »

Mais plus que le bilan, c’est la dynamique créée qui importe, dans un contexte qui voit le champ des conflictualités s’élargir et la guerre gagner l’Europe. Car, la guerre nous guette. D’abord celle, effarante, qui ensanglante l’Ukraine. Mais au-delà, celle qui nous menace sournoisement, la guerre hybride, la guerre hors limite, la guerre d’avant la guerre, celle qui diffuse dans toutes les dimensions de la vie sociale les logiques d’affrontements étatiques, fut-ce par proxies interposés.

Pour être capable d’y faire face et pour être écoutée dans le chaos du monde, la France n’a pas d’autre choix que de poursuivre sur la voie tracée par la LPM 2019-2025. Car on ne le dit pas assez, la place de la France dans le monde est singulière et l’expose à des enjeux qui ne le sont pas moins. Sixième économie mondiale, la France dispose du deuxième espace maritime et de la cinquième langue la plus parlée au monde. Membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU, elle est reconnue comme un État doté par le traité de non-prolifération et elle dispose de 160 représentations diplomatiques et de forces armées sur tous les continents.

Tout cela représente un patrimoine exceptionnel, véritable levier stratégique pour l’Europe. En contrepartie, cela crée les responsabilités éminentes, aujourd’hui défiées par les lourdes évolutions qui rendent le monde plus dangereux qu’hier :

  • La Russie désinhibée impose un conflit interétatique à l’Ukraine, en violation de tous les engagements pris depuis 1991.
  • L’« arsenalisation » de la diplomatie et la généralisation des stratégies indirectes s’insinuent partout, de la Méditerranée orientale à la mer de Chine méridionale.
  • Les architectures de sécurité collective sont fragilisées, ce dont témoignent la remise en cause du traité de non-prolifération des armements nucléaires (y compris – ironie cruelle de l’histoire – par le traité sur l’interdiction des armes nucléaires, que des États imprudents et des ONG inconséquentes ont promu sans se rendre compte de ses effets déstabilisateurs) ou la fin du traité sur les forces nucléaires intermédiaires, ce qui est de nature à créer des appels d’air déstabilisateurs qu’exploitent des puissances régionales révisionnistes.
  • La militarisation des espaces communs s’accélère, des puissances cherchant à en exploiter les ressources en dehors des cadres multilatéraux patiemment bâtis ou en l’absence de toute régulation. On le constate en mer, à proximité des pôles, dans l’espace ou dans le cyberespace.
  • Le terrorisme djihadiste reste au cœur de projets de conquête territoriale de groupes armés en Afrique, au Levant, en Asie.
  • Les pratiques d’influence offensive deviennent la norme dans de nombreuses régions du monde, comme l’observe à ses dépens la France au Sahel ou comme la plupart des nations occidentales les subissent lors de leurs élections.
  • L’utilisation décomplexée de la norme technique et la déterritorialisation de certains droits nationaux atteignent des degrés qui en font des faits de politiques étrangères.

Ce panorama dessine une équation particulièrement complexe qui ne peut être résolue qu’en poursuivant nos efforts. Il faudra du courage. L’architecture européenne de sécurité ne sera pas reconstruite sans volontarisme politique et l’on ne dissuadera pas des puissances régionales « dopées » au fait accompli, au chantage géopolitique et à la guerre sous le seuil du conflit ouvert en rabaissant nos ambitions.

Dit autrement : la trajectoire dessinée en 2018 est la bonne, mais le contexte nous contraint à prolonger les efforts au-delà de l’échéance de 2025.

« Additionnez, ne divisez pas »

Pour le réussir, il faut d’abord poursuivre la mise en place du modèle d’armée 2030 en l’adaptant aux évolutions de la conflictualité. La guerre de demain sera conventionnelle, mais aussi numérique, spatiale, robotisée et cognitive. Les doctrines, comme les moyens, devront s’adapter à l’évolution de ces domaines dans un contexte où des ruptures technologiques majeures pourraient changer la donne à brève échéance (informatique quantique, hypervélocité, armes à effet dirigé, etc.) même si la question de la vulnérabilité des communications électroniques surplombera toutes les autres. Ce dernier point nécessitera, à mon sens, que l’on change d’échelle dans un secteur qui pourrait s’inspirer du modèle du Commissariat à l’énergie atomique et de sa Direction des applications militaires pour révolutionner le développement d’outils numériques défensifs et offensifs.

Au-delà, il conviendra de renforcer nos capacités militaires en additionnant les amplificateurs de puissance dont nous disposons : nos alliances, notre industrie de défense et l’adhésion de l’opinion publique.

La première condition, à l’heure où la guerre de haute intensité réapparaît plausible à nos frontières, est de réussir l’affirmation d’une Europe puissance alors que la plupart de nos intérêts de sécurité sont aussi ceux de nos voisins européens. Face au spectre de la guerre interétatique, notre « masse » sera ce que sont nos alliances en Europe. C’est l’ambition que le Président Macron soutient depuis son élection et que la présidence française du Conseil de l’Union européenne doit renforcer en faisant adopter la Boussole stratégique que l’on devra réussir à « opérationnaliser ». Nous devons parvenir à la convergence des postures stratégiques des États européens comme l’affirmation d’un pilier européen cohérent au sein de l’Otan : l’Afghanistan, l’affaire AUKUS et l’Ukraine nous ont démontré que nous disposions d’intérêts stratégiques à défendre en tant qu’Européens. Cela doit s’accompagner, parce que nos responsabilités sont mondiales, d’un approfondissement conséquent de nos partenariats stratégiques bilatéraux conclus avec certains de nos amis alliés européens, africains ou asiatiques. La diplomatie parlementaire y a un rôle éminent à jouer pour donner un sens politique à nos rapprochements stratégiques : nous l’avons fait pour appuyer l’entrée de l’Espagne dans le projet d’avion du futur, comme pour convaincre la Vouli grecque que notre partenariat stratégique s’appuyait sur un socle politique solide. Il faudra continuer résolument dans cette direction.

La deuxième condition réside dans la pérennisation de notre capacité industrielle à équiper nos forces (c’est le cas pour plus de 90 % de nos besoins) et à garantir l’utilisation souveraine de nos équipements. La base industrielle et technologique de défense (BITD) est aujourd’hui un joyau industriel qui représente 10 % de l’industrie française, rassemble plus de 200 000 emplois et assure plus de 6 milliards d’euros de contribution positive à notre balance commerciale. Pour la renforcer, nous devons l’alimenter en innovation et en projets tout en lui assurant les conditions de sa pérennité financière. À l’heure où nos intérêts s’européanisent, la consolidation d’une BITD européenne autour de projets capacitaires structurants doit rester un objectif prioritaire. L’un des enjeux majeurs consiste aussi à ce que l’excellence normative de l’Union européenne parvienne à orienter les investissements et l’épargne vers ce secteur, y compris lorsqu’elle définit les critères de l’investissement socialement responsable.

Enfin, la troisième condition repose sur l’adhésion de nos concitoyens à la politique de défense. Cela nécessite de poursuivre une active politique de sensibilisation en direction de la jeunesse. Mais cela doit aussi passer par l’intensification de la sensibilisation de l’opinion publique : c’est en expliquant la défense et en montrant ses apports que nos concitoyens peuvent adhérer au renforcement de nos moyens militaires. L’audiovisuel public doit y tenir mieux sa place qu’elle ne le fait aujourd’hui, alors que par méconnaissance, il peut relayer des fake news qui nuisent à nos intérêts comme cela a par exemple été le cas lors d’une frappe aérienne près de Bounti au Mali. En outre, des efforts résolus doivent être faits en direction des décideurs et des élus locaux, car l’élargissement des champs de conflictualité rend capitale leur bonne compréhension des enjeux de défense : l’Institut des hautes études de défense nationale (IHEDN) doit intensifier ses actions, mais nous devons aussi mieux acculturer les cadres de l’État. La réintroduction d’un « stage militaire » dans le cursus des élèves de l’Institut national du service public (INSP) serait de nature à y contribuer. Il conviendrait également d’approfondir les relations entre les armées et les élus des collectivités territoriales, relations qui doivent dépasser leur côté trop souvent informel.

« Ces notes marquent la résistance d’un humanisme conscient de ses devoirs […] et décidé à payer le prix pour cela »

En conclusion, redisons l’essentiel. Notre monde est dangereux et n’en a pas fini avec le spectre de la guerre : les États européens sont exposés à une compétition militarisée multidomaine, qui peut se transformer ponctuellement en conflit symétrique de haute intensité comme on le voit en Ukraine. Cette forme de guerre est un poison mortel pour nos démocraties libérales qui placent au cœur de leur projet le respect des droits individuels, la liberté d’information et le multilatéralisme éclairé.

La France a pris la mesure de ce défi, mais n’a pas encore achevé la mise en œuvre des réponses qu’elle a identifiées pour y faire face. L’Assemblée nationale a voté le « réveil des armes » et en connaît les exigences. Mais, nous sommes au milieu du gué. Nous devons donc aller plus loin. La pérennité de nos valeurs l’exige. L’avenir de nos concitoyens en dépend. Nous en avons politiquement les moyens.

*

Intégrité du territoire national
et défense de nos intérêts vitaux
Christian Cambon

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Enjeux géopolitiques internationaux et défense française

Nous avons tous été marqués, il y a trente ans, par la fin de la guerre froide, qui fut un tournant majeur. Nous en attendions, à défaut de la fin de l’Histoire, du moins une marginalisation des guerres et une amplification de la coopération internationale. Le 11 septembre 2001 est venu nous rappeler brutalement la possibilité d’une « surprise stratégique ». Les relations internationales ont rapidement repris leur cours violent et imprévisible. Nous sommes confrontés au terrorisme djihadiste, mais aussi à une compétition croissante et à de possibles confrontations entre États-puissances. Nous assistons à des tentatives de reconstitution de zones d’influence, dans un monde de plus en plus multipolaire. La révolution technologique et informationnelle – porteuse de progrès mais aussi de menaces, le changement climatique, le risque épidémique sont autant de facteurs d’aggravation des tensions. Dans ce cours effréné des événements, il y a un impératif : anticiper, en renforçant nos capacités de renseignement et d’analyse, pour capter en amont tous les « signaux faibles ».

Dans cet environnement qui se détériore, l’analyse du contexte stratégique est un exercice qui doit impliquer l’ensemble de la communauté nationale. De fait, c’est la sécurité de nos concitoyens, et la vie de nos soldats, qui sont en jeu. Le système politique est ainsi fait qu’il existe un moyen simple de construire un consensus : c’est d’associer le Parlement. Or, ce n’est pas le choix qui a été fait dans le cadre de l’actualisation de la Revue stratégique en 2020. Contrairement à ce qui a été affirmé, si les parlementaires ont été informés, en aval, ils n’ont pas été réellement associés à la réflexion stratégique en amont. On est passé d’un Livre blanc en 2008 et en 2013 à une Revue stratégique en 2017 et, enfin, à une actualisation, interne au ministère des Armées, en 2020. Cela pose un grave problème de méthode. Des décisions structurantes se prennent dans des cercles trop restreints. Il faut revenir à des processus beaucoup plus transparents et démocratiques, qui contribueront à renforcer la résilience de la Nation.

Politique de défense et alliances pour la France : Otan, Europe de la défense

L’actualisation stratégique de 2021 proposait une analyse du pivot asiatique et du désengagement européen des États-Unis et des stratégies de puissance de la Chine et de la Russie qui est partiellement remise en cause par l’envoi de 3 000 militaires américains supplémentaires sur le flanc Nord-Est de l’Otan en réponse aux mouvements de troupes russes aux abords des frontières ukrainiennes. Au regard de cette situation, l’Europe et la France sont face au risque de déclassement stratégique. Le gouvernement en tirait de grands principes d’action : l’annonce d’une loi de programmation militaire permettant la remontée en puissance, la nécessité de renforcer l’architecture de sécurité européenne en accélérant la réforme politique de l’Otan et en soutenant l’émergence d’une autonomie stratégique européenne, et la promotion d’une politique de coopérations et d’alliances ambitieuses, notamment dans l’Indopacifique.

La rénovation politique de l’Otan avance peu à peu. La France n’est plus seule sur ses positions face à la Turquie. De même, le discours sur l’autonomie stratégique européenne est aujourd’hui mieux entendu. Les conditions du retrait américain d’Afghanistan et l’accession aux pouvoirs des taliban ont fait émerger des questionnements chez les membres de l’Alliance confrontés aux décisions prises de façon essentiellement unilatérales par les États-Unis. La cohésion européenne a trouvé là un accélérateur inattendu.

Autre game changer, la mise en scène pour le moins maladroite et choquante de la présentation de l’accord AUKUS et ses conséquences néfastes sur l’accord stratégique entre la France et l’Australie ont porté un coup à notre politique indopacifique, au moment même où l’Union européenne (UE) adoptait à son tour sa stratégie indopacifique, articulée avec sa boussole stratégique. Là encore, les États-Unis ont surpris, et la relance concomitante du format « QUAD » montrait bien à quel point le pivot asiatique américain l’emporte sur les alliances européennes forgées dans la guerre froide. La reconnaissance, tardive, par les États-Unis, dans un souci d’apaisement, de l’importance stratégique de l’UE et de la France dans la zone indopacifique, et de la nécessité d’une défense européenne plus forte complétant le rôle de l’Otan, ne me semble pas suffisante. La Commission des affaires étrangères et de la défense du Sénat travaillera donc cette année à deux rapports essentiels, l’un sur ce qu’est désormais la « boussole stratégique américaine » et l’autre sur la stratégie française en Indopacifique. Ces travaux doivent nous éclairer sur les évolutions nécessaires de notre conception stratégique dans une époque où le durcissement des conflits n’est plus exclu.

Place et rôle de la dissuasion

Depuis un demi-siècle, la dissuasion nucléaire est au cœur de notre stratégie de défense nationale, elle en est même la clef de voûte. Mise en place à la suite d’événements qui ont démontré la nécessité vitale pour notre pays d’accéder à l’autonomie stratégique, elle est le socle sur lequel s’appuient l’indépendance de la France et sa capacité d’action au plan international.

Ses grands principes, définis dans une doctrine élaborée progressivement et explicitée par les présidents de la République successifs, sont connus.

Tout d’abord, notre capacité nucléaire est exclusivement dissuasive : son objectif est d’empêcher la guerre en convainquant l’agresseur potentiel qu’il subirait en retour des dommages inacceptables.

Par ailleurs, elle vise à protéger non contre n’importe quelle menace, mais contre toute agression d’origine étatique contre nos « intérêts vitaux ». Elle est ainsi la garantie ultime de notre sécurité.

Enfin, elle repose sur le principe de stricte suffisance, qui a conduit à une réduction de sa capacité à la fin de la guerre froide, avec le renoncement à la composante terrestre.

Intimement liée à la Ve République, la dissuasion française a une dimension politique et institutionnelle forte, puisque le président de la République a seul la responsabilité de son engagement. Par ailleurs, elle est l’un des éléments justifiant la participation de la France au club très fermé des membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU.

Ajoutons que la dissuasion a des effets structurants aussi bien sur notre modèle d’armée que sur la base industrielle et technologique de défense (BITD) et la recherche, qu’elle tire vers le haut, puisqu’elle impose le maintien en meilleur niveau technologique !

Par ailleurs, même si des oppositions et des critiques s’expriment régulièrement, la dissuasion fait l’objet d’un fort consensus parmi nos concitoyens.

L’évolution de l’environnement stratégique ne la remet pas en cause, bien au contraire. Le durcissement des menaces, le retour des États-puissances avec des doctrines nucléaires ambiguës, l’affirmation des puissances régionales, y compris dans le champ du nucléaire, renforcent la place et le rôle de notre dissuasion.

Aussi est-il indispensable d’entretenir et de renouveler en permanence cette capacité, dans ses deux composantes, maritime et aérienne. C’est ce que fait la loi de programmation militaire, qui consacre 37 milliards d’euros à la dissuasion entre 2019 et 2025. La Commission des affaires étrangères, la défense et des forces armées veille tout particulièrement au respect de la trajectoire budgétaire de la LPM.

Politique budgétaire pour les Armées et loi de programmation militaire

Alors que la loi de programmation militaire (LPM) prévoyait expressément sa propre actualisation en 2021, le gouvernement a préféré se contenter d’une déclaration suivie d’un débat au Parlement. Un débat ne saurait remplacer une loi, surtout lorsqu’il est organisé après la prise des décisions : ce débat n’a pas permis aux parlementaires d’intervenir dans le processus d’actualisation. Il ne nous a d’ailleurs même pas permis de disposer d’une vue d’ensemble exhaustive et cohérente de cette actualisation, le gouvernement contestant nos chiffres sans mettre clairement les siens sur la table.

En 2018, le Sénat a adopté la LPM 2019-2025 à une très large majorité. L’enjeu, aujourd’hui, c’est d’abord d’appliquer pleinement cette LPM, toujours en cours, dont les objectifs sont très ambitieux, mais dont une partie majeure de l’effort a été reportée à l’après-2023. Cette accélération, vers un budget de défense de 50 milliards d’euros en 2025, est nécessaire. La modernisation de nos armées a commencé, mais elle n’est que partiellement réalisée. Des programmes cruciaux pour l’avenir (renouvellement de la dissuasion, système de combat aérien futur, porte-avions de nouvelle génération…) restent à concrétiser. La dégradation du contexte stratégique doit conduire à considérer les objectifs de la LPM comme des objectifs a minima sur lesquels aucune concession n’est possible. L’enjeu est de consolider notre niveau technologique, tout en conservant un modèle d’armée complet, et en accroissant nos capacités en termes quantitatifs, pour se préparer à l’hypothèse, de moins en moins improbable, de haute intensité.

Priorités pour les Opex

Dans notre Constitution, le président de la République, chef des armées, et le Premier ministre détiennent des prérogatives éminentes en matière d’engagement de nos forces. Cela nous distingue d’autres pays comme l’Allemagne ou le Danemark qui ont une armée « parlementaire », c’est-à-dire dont l’engagement exige un vote préalable des députés. Nous sommes plus proches du Royaume-Uni dans ce domaine. En matière d’Opex, cette caractéristique nous confère une réactivité que nous envient beaucoup de nations.

Pour autant, j’estime que le contrôle démocratique et parlementaire, dans ce domaine, ne doit pas être un vain mot. D’autant que ces dernières années, la multiplication des conflits entretenus par des groupes terroristes et les interventions qui en ont résulté dans plusieurs régions du monde ont posé la question du renforcement et de l’approfondissement de ce contrôle. C’est dans cet esprit que la Commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées du Sénat a travaillé ces dernières années : des échanges constructifs, mais exigeants avec l’Exécutif.

Auparavant, le Parlement ne jouait quasiment aucun rôle en matière d’Opex. Depuis la révision constitutionnelle de 2008, nous avons quelques outils. L’article 35 de la Constitution prévoit désormais que « le gouvernement informe le Parlement de sa décision de faire intervenir les forces armées à l’étranger, au plus tard trois jours après le début de l’intervention. (…) Lorsque la durée de l’intervention excède quatre mois, le gouvernement soumet sa prolongation à l’autorisation du Parlement ». Cette réforme a créé, vis-à-vis de nos concitoyens, un certain partage de la responsabilité de l’engagement militaire entre l’Exécutif et le Parlement, même si le premier garde une forte prééminence. C’est ainsi que le mandat de l’armée française en Afghanistan a été prolongé le 21 septembre 2008. Puis, les interventions au Mali ou en Libye, par exemple, ont également fait l’objet de cette prolongation.

Nous exerçons également un suivi indirect des Opex par le biais de l’examen et du vote des lois de finances, qui fixent le budget de la défense. L’examen des LPM constitue un moment encore plus important, car elles permettent de se projeter sur plusieurs années et de veiller à la cohérence du financement de notre outil militaire par rapport à ses missions. Nous avons ainsi « bataillé » à maintes reprises contre le gouvernement pour que ce financement pluriannuel soit sincère et que le « surcoût Opex » ne pèse pas uniquement sur le ministère des Armées, au risque d’impacter les dépenses d’avenir.

Au-delà, il existe toute une palette d’instruments qui nous permet de suivre les Opex : par exemple les questions au gouvernement (j’ai ainsi posé au Premier ministre une question d’actualité sur Barkhane, le 2 février dernier), les débats en séance publique de l’article 50-1 de la Constitution (en réponse à cette même question, le Premier ministre s’est engagé à ce qu’un tel débat ait lieu). Plus régulièrement, nous auditionnons les ministres des Armées et des Affaires étrangères ou les chefs d’état-major. Nous effectuons également des visites auprès des forces sur le terrain.

Par rapport à l’Assemblée nationale, nous avons l’avantage d’avoir une Commission compétente à la fois sur les aspects affaires étrangères, défense et aide publique au développement : c’est un atout pour appréhender les Opex dans un cadre plus large. On sait bien que les déterminants d’un succès à long terme relèvent au premier chef du politique et du développement économique ! C’est un autre aspect que nous nous sommes constamment efforcés de mettre en avant dans la période récente, que ce soit au Sahel ou au Moyen-Orient.

Base industrielle et technologique de défense : perspectives

Avec plus de 28 milliards d’euros de prises de commande à l’export en 2021, l’industrie de défense française a battu un record historique qui datait de 2015 avec 16,9 milliards d’euros. Ces succès commerciaux reposent sur des groupes leaders dans l’électronique (Thales), l’aéronautique (Dassault), le maritime (Naval Group) et le terrestre (Nexter), lesquels s’appuient sur un large tissu de PME et TPE, soit 200 000 emplois répartis sur tout le territoire national. Par exemple, la production d’un Rafale mobilise 7 000 emplois dans près de 500 PME ; en Bretagne, 18 000 emplois sont portés par l’industrie navale. Cette excellence technologique et industrielle est la condition sine qua non de l’avenir de la BITD française dans un monde toujours plus concurrentiel, y compris entre alliés, et une Europe qui continue très largement à s’abriter sous le parapluie américain et à s’y fournir, au détriment de ses propres intérêts industriels.

Si des lueurs d’espoir apparaissent (partenariat CaMo avec la Belgique, achats de Rafale par la Grèce et la Croatie, achats de frégates par la Grèce…), l’addiction de l’Europe à l’armement américain reste très forte, à l’exception notable de la France. La Pologne a consacré, ces trois dernières années, 10 milliards de dollars environ pour acquérir des armes américaines : F-16, missiles anti-char, hélicoptères, système antimissile Patriot, missiles air-air de moyenne portée et missiles de croisière, et dernièrement des chasseurs F-35. Ce dernier a été acquis par 9 pays européens, dont 6 sont membres de l’UE.

La disproportion des budgets des armées européennes (environ 290 Mds€/an) avec celui des États-Unis (600 à 700 Mds€/an) n’explique pas tout. L’UE disperse ses crédits entre une multitude de programmes européens (il y a par exemple 17 types de chars lourds en Europe pour un seul côté américain) et peine à s’accorder sur les coopérations autour du blindé futur, du chasseur de nouvelle génération, du Tigre ou encore de l’Eurodrone.

Dans ces conditions, quel avenir pour une BITD européenne ? La création du Fonds européen de défense (FEDEF), moins doté (8 milliards d’euros) que ce qui était espéré, doit être saluée. Elle s’inscrit dans une prise de conscience européenne nouvelle sur la nécessité de reconsidérer son autonomie stratégique, si ce n’est un embryon de défense européenne complémentaire de l’Otan.

Enfin, à terme, les perspectives de succès d’une BITD européenne devraient intégrer les fondamentaux sur lesquels l’indépendance industrielle française s’est construite depuis les années 1960. Ces deux conditions sont la dissuasion nucléaire et la souveraineté nationale. Elles permettent à la France de jouir d’une autonomie stratégique qui reste à construire à l’échelle européenne.

Renforcer la spécificité de la condition militaire

La Commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées du Sénat est pleinement consciente de l’importance de préserver la condition militaire et le moral des troupes, qui est une composante indispensable de notre efficacité opérationnelle. À ce titre, nos déplacements réguliers auprès des forces nous permettent d’avoir des échanges directs qui sont précieux pour appréhender les problématiques propres à la condition de militaire. J’ai par ailleurs un dialogue régulier avec le président du Haut Comité d’évaluation de la condition militaire (HCECM).

Depuis l’adoption de la LPM en 2018, nous avons notamment travaillé sur la question des pensions militaires, celles du logement et de l’hébergement des troupes ou encore celle de la reconversion professionnelle. Si nous saluons la prise de conscience qu’a représentée l’intégration dans la LPM d’un volet centré sur l’accompagnement des familles et l’amélioration des conditions de vie des militaires, notre Commission est mobilisée pour contrôler sa mise en œuvre intégrale, dans chaque unité.

Enfin, en ce qui concerne la spécificité de la condition militaire, notre Commission a immédiatement alerté le gouvernement suite à la décision rendue le 15 juillet dernier par la Cour de justice de l’Union européenne [1] qui, en n’excluant pas totalement l’application aux militaires de la directive « temps de travail » de 2003. [2], a fragilisé le cadre juridique de nos armées qui repose sur un engagement « en tout temps et en tout lieu » de nos soldats, marins et aviateurs. Si le Conseil d’État a récemment rejeté un recours se rapportant à cette question [3], cette décision est loin de lever toutes les incertitudes soulevées par les juges de l’Union et nous resterons extrêmement vigilants et mobilisés en faveur du maintien de la spécificité de la condition militaire qui est une condition du maintien de notre modèle d’armée.

Le rôle des Armées pour la cohésion nationale

Dans notre pays, les forces armées jouent un rôle historique dans la cohésion de la communauté nationale. En effet, si la décision prise en 1996 de suspendre la conscription a fait évoluer en profondeur les rapports entre la société civile et les armées, le remplacement progressif de la « Nation en armes » par une armée professionnelle a été accompagné par le développement de dispositifs ayant pour objet de cultiver l’esprit de défense de nos concitoyens et de maintenir un lien solide entre la Nation et son armée. C’est à ce titre que l’on peut encore parler d’un « rôle social » des armées, pour reprendre une expression rendue célèbre par le maréchal Lyautey dans son fameux article publié anonymement dans la Revue des deux mondes en 1891. Le maintien de ce lien, dont le Parlement est garant dès lors qu’il s’appuie sur les nombreuses dispositions législatives que contient le Code du service national, constitue un enjeu que nous avons identifié de longue date dans la mesure où l’adhésion des citoyens aux objectifs de son armée est une condition à la fois de la mobilisation des civils en cas de crises et de la résilience de notre société face aux tentatives de déstabilisation dont elle peut faire l’objet.

Pour nourrir ce lien entre les armées et la Nation et cultiver cet esprit de défense, les sénateurs de la Commission sont attentifs au déploiement sur l’ensemble du territoire des différents dispositifs mis en place par le ministère des Armées. Je pense notamment aux Cadets de la Défense ou encore aux 420 classes de défense et de sécurité globale (CDSG) qui permettent à une unité militaire de parrainer une classe et de lui faire découvrir les enjeux spécifiques de notre défense nationale.

Je regrette enfin qu’en ce qui concerne la création du « service national universel » (SNU), les incertitudes juridiques et financières relatives à sa généralisation n’aient toujours pas été levées. Alors que la Commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées du Sénat avait identifié ces limites dès le mois d’avril 2018 [4] , la loi de programmation préconisée par le groupe de travail sur le SNU [5] n’a jamais été présentée et la Cour des comptes relevait, en octobre 2021[6], que le dispositif expérimental actuellement en vigueur reposait sur une base juridique fragile et sur des projections financières contestables. Il faut être clair : les armées ne peuvent porter le fardeau financier et logistique que représenterait l’extension du SNU.

Le Chef des Armées

Les prérogatives du président de la République en matière de défense sont extrêmement importantes sous l’empire de la constitution actuelle. C’est le corollaire logique de la responsabilité qui incombe au Président d’assurer l’intégrité du territoire national et la défense de nos intérêts vitaux. Il faut naturellement garder à l’esprit le lien avec la dissuasion nucléaire, qui repose sur la décision du seul président de la République. Il s’agit d’un système original, qui a l’avantage d’une très grande efficacité opérationnelle. Il est donc difficile de concevoir les choses autrement, dans le système institutionnel français actuel. En revanche, le glissement général de nos institutions vers un poids toujours accru du président de la République ne doit pas conduire à écarter le Parlement des décisions majeures en matière de défense. Au-delà de la validation des crédits par le vote ou non du budget des armées, le Parlement devrait être mieux associé à nos engagements en opération, notamment dans le cadre de l’article 35 de la Constitution. Il n’est pas normal, à mes yeux, et aux yeux d’un nombre croissant de nos concitoyens, que le Sénat ait dû réclamer l’an passé un débat en séance sur l’opération Barkhane, quand on sait qu’il n’y avait pas eu de tel débat depuis la validation de l’opération Serval, huit ans auparavant ! Il y a là un point d’amélioration pour l’avenir.

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  1. (1) Voir : Cour de justice de l’Union européenne (CJUE), Grande chambre, C-742/19, 15 juillet 2021, B. K. c/Slovénie.
  2. (2) Voir : directive (UE) n° 2003/88/CE du 4 novembre 2003.
  3. (3) Voir : Conseil d’État, Assemblée, n° 437125, 17 décembre 2021, M.B., A.
  4. (4) Cf. Sénat, Commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées, communication de MM. Jean-Marie Bockel et Jean-Marc Todeschini, 18 avril 2018, « Où en est le service national universel ? ».
  5. (5) Cf. Groupe de travail SNU, 26 avril 2018, Rapport relatif à la création d’un service national universel
  6. (6) Cf. Cour des comptes, octobre 2021, « La formation à la citoyenneté »